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La servante écarlate

Nolite te salopardes exterminorum

samedi 30 janvier 2010, par von Bek

Margaret ATWOOD (1939-)

Canada, 1985, The Handmaid’s Tale

« Saraï, femme d’Abram, ne lui avait pas donné d’enfant. Elle avait une servante égyptienne du nom de Hagar, et Saraï dit à Abram : « Voici que le Seigneur m’a empêché d’enfanter. Va donc vers ma servante, peut-être que par elle j’aurai un fils. » » [1].

La femme réduite à une matrice, n’ayant pas son mot à dire : Defred est une servante à l’image d’Hagar, placée dans une maison pour donner une descendance au Commandant et à Serena Joy, mais dans la République de Gilead [2] elles sont un certain nombre à remplir cette fonction pour les punir de leur comportement passé et parce que, à la différence de nombreuses autres femmes, elles ont conservé leur fertilité. Rééduquées, disciplinées, du moins en apparence, et vêtues de rouge des pieds à la tête forcément voilée, ces servantes écarlates n’ont le droit de rien sauf de procréer, dans un cadre moral bien défini évidemment et dans le respect des commandements divins : l’acte a lieu sans nudité et sans sentiment en présence de l’Epouse. Ainsi en a décidé le gouvernement fondamentaliste qui s’est installé aux Etats-Unis à la faveur d’un coup d’Etat, en réaction à une société jugée décadente. Kate, devenue Defred, vit cet enfer pour avoir tenté de quitter le pays avec son époux et sa fille, dont elle n’a jamais eu de nouvelles après son arrestation. Un cauchemar quotidien sur lequel elle commence à prendre prise quand le Commandant, le patriarche de la maison, l’invite à le rejoindre le soir, pour jouer au scrabble et quand, son Epouse, désireuse d’avoir un enfant à tout prix, même s’il n’est pas le sien, l’incite à se laisser féconder par un autre, en dépit du danger que cela représente.

Voilà un roman très riche, comme 1984 auquel il a souvent été comparé parce que mettant en scène une société en guerre privée de liberté dans laquelle la place de chacun et chacune est strictement définie comme l’illustre les catégories féminines : il y a les Marthas, bonnes de maison, les Econofemmes, c’est-à-dire celles dont les maris n’ont pas les moyens d’avoir une maison digne de ce nom et sont donc privés des services des Servantes, et il y a les Epouses, les femmes devant Dieu des élites masculines de cette société patriarcale. Les Tantes sont chargées, elles, d’éduquer les Servantes dans le respect de la parole divine. A l’extérieur, une police religieuse, les Yeux, surveille la bonne conduite de tous, tandis que les Anges représentent le bras armés et visible de l’ordre nouveau. Le régime de Gilead est totalitaire en ce sens où il aspire à exercer un contrôle absolu de ses habitants dont l’embrigadement s’étend jusqu’à la participation très actives à des lynchages publics.

Vingt après le début de la vague de libération des mœurs en général et de la femme en particulier, Margaret Atwood répond à ceux qui critiquent les évolutions sociales récentes et le retour du puritanisme, notamment par la voix des mouvements évangéliques. Avec La servante écarlate, elle extrapole les manifestations du fondamentalisme chrétien à l’échelle d’une société toute entière. En évoquant en opposition la société pré-galaadienne comme une société totalement libre sexuellement, avec en exemple les pornosalons qui fournissent du sexe à la demande moyennant finance et en toute légalité, elle pose ainsi la question de ce qui est pire : pas assez ou trop de liberté et de morale. L’inspiration n’est pas venue à l’auteur de la seule évolution américaine : le régime des Ayatollahs iraniens, encore jeune lors de la rédaction de La servante écarlate, en est aussi à la source. Il est révélateur que le livre ait été publié à deux reprises en trois tirages dans les dix dernières années en France et avec une couverture qui ne peut pas ne pas être une allusion au débat du voile islamique qui agite la laïcité hexagonale.

A l’image de Soleil vert, écrit presque vingt ans plus tôt, la société dystopique imaginée par Margaret Atwood a aussi des problèmes écologiques graves qui l’ont contrainte à mettre au repos des espaces entiers trop pollués et donc à se priver de certaines sources alimentaires ou à se contenter de produits de derniers ordres.

Comme si cela ne suffisait pas, la dernière partie du livre intitulée Notes historiques met en abyme le récit de Defred en présentant une intervention lors d’un colloque universitaire à près de deux siècles dans l’avenir sur le sujet de l’authenticité et l’historicité de ce Conte de la servante. Outre qu’elles permettent à l’auteur de justifier la clôture brutale du témoignage, ces notes historiques contribuent à expliquer quelques points de détails demeurés obscurs et, de manière très vague, le devenir du régime. Elles tendent aussi à montrer à quel point l’étude scientifique et historique d’une période conduit à une dédramatisation et une déshumanisation des régimes les plus horribles.

Cerise sur le gâteau, le roman se démarque aussi par ses qualités littéraires. Ecrit à la première personne du présent qui installe le lecteur à la place de Defred sans pour autant se priver de faire référence aux souvenirs de l’héroïne, il joue énormément sur les sensations olfactives, lumineuses ou colorées de celle-ci, d’où un certain impressionnisme qui permet de traduire la sensation de perte de contrôle de la servante sur sa vie qui ne lui appartient plus. Les couleurs des tenues, rouges pour les Servante, bleues pour les Epouses, vertes pour les Marthas, les odeurs des aliments, des personnages posent un univers de sensations que vient contrecarrer la sécheresse et l’austérité des rapports humains entrainant un effet de frustration intense chez le lecteur comme chez Defred. Assez allusif au début et concentré sur les impressions de la servante, le roman apporte progressivement ses informations sur le monde de la République de Gilead.

La servante écarlate est une dystopie majeure, un 1984 féminin et religieux. Son adaptation en 1990 lui est assez fidèle.


Nolite te salopardes exterminorum... poliment dit cela signifie en gros : ne laisse pas les tyrans te prendre la vie.


[1Genèse, 16, 1-2, traduction œcuménique de la Bible.

[2Le traducteur n’a peut-être pas osé utiliser le terme de Galaad usité dans le texte français de la Bible et qui désigne une colline (cf. Genèse, 31, 21) mais qui se serait avéré un peu trop connoté geste arthurienne.

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