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Worlds That Weren’t

samedi 3 mai 2008, par von Bek

Harry TURTLEDOVE (1949-), Stephen Michael STIRLING (1953-), Mary GENTLE (1956-) et Walter Jon WILLIAMS (1953-)

Etats-Unis, 2002

Le monde anglo-saxon cultive davantage l’uchronie que la SF française, indépendamment de la différence démographique des deux cultures. Conséquence sans doute d’un goût plus prononcé pour l’histoire militaire, ce que les Anglo-saxons appellent le "What if" (Et si...) occupe une place non négligeable, quoique pas forcément la plus abstraite ou la plus inventive, de la production science-fictive anglophone avec ses spécialistes. Ce sont trois d’entre-eux, associés à un quatrième que les Français ne sont pas habitués à rencontrer sur ce terrain, qui fournissent les récits de ce recueil. Ceux-ci sont d’ailleurs de taille variable mais toujours suivis d’un mot d’explication de l’auteur.

"The Daimon" par Harry Turtledove

Récit d’une soixantaine de pages, « The Daimon » d’Harry Turtledove a pour originalité de raconter un point de divergence, ces moments où l’histoire devient uchronique et dont les conséquences plus ou moins lointaines fournissent le corps des uchronies. En l’occurrence, le point de divergence provient de la participation de Socrate à l’expédition de Sicile montée par Alcibiade en 415 av. J.C. pendant la guerre du Péloponnèse [1].

La présence du philosophe dans l’expédition - tout à fait probable en dépit de l’âge de Socrate à l’époque, environ 55 ans - amène Alcibiade à consulter son maître et à prendre sa décision : par une habile manœuvre à la légalité douteuse, il parvient à conserver son commandement. L’expédition de Sicile s’avère alors une réussite totale et assure à Athènes une paix intéressante, mais elle place surtout Alcibiade en César avant l’heure : pas plus que ce dernier, l’Athénien n’hésite à franchir un Rubicon avec le lot de mort que les tensions politiques peuvent engendrer.

Récit particulièrement documenté - on ne pouvait en attendre moins de la part d’un docteur en histoire -, « The Daimon » fait appel à de nombreuses informations sur la phalange grecque ou sur la démocratie athénienne. Son titre lui-même renvoie à l’enseignement de Socrate chez lequel le daimon correspond, pour simplifier, à la conscience et l’âme de l’individu. Dans le récit, Socrate agit constamment selon son daimon. Par ailleurs, les personnages historiques abondent comme Critias et un certain Aristoclès qui ne deviendra jamais Platon.

Parce que le récit se limite au point de divergence, s’interrompant avec les projets d’Alcibiade, « The Daimon » pourrait avoir du mal à passionner ses lecteurs, les conséquences à moyen ou long terme de la divergence qui font le sel de l’uchronie n’apparaissant pas dans le récit, mais dont l’importance s’avère énorme : il faut imaginer ici une Europe sans la philosophie platonicienne, sans Alexandre le Grand et dominé par les Grecs.

Pour autant, la nouvelle illustre parfaitement l’intérêt de l’uchronie, répondant ainsi à quelques uns des détracteurs du genre qui lui reprochent de n’avoir que peu d’intérêt autre que le plaisir à l’inverse des autres exercices de style de la SF qui se projettent vers un avenir plus ou moins lointain, alors que l’uchronie se penche sur un passé révolu. En s’intéressant au point de divergence, Harry Turtledove souligne volontairement ou non le fait que l’uchronie peut servir à mettre en exergue tel ou tel aspect d’un fait ou d’un phénomène historique d’une manière pour le moins plaisante. Par sa spécificité, « The Daimon » n’en reste pas moins un texte que les amateurs d’histoire, et tout particulièrement d’histoire antique, apprécieront davantage que les autres.

"Shikari in Galveston" par S. M. Stirling

La contribution de S. M. Stirling s’inscrit dans le même monde que celui de son roman, Les lanciers de Peshawar, ce qui pourrait décontenancer plus d’un lecteur du récit qui ne connaîtrait pas le roman. L’auteur prend cependant soin d’éclairer le contexte général par des allusions aux évènements fondateurs de l’uchronie, à savoir la chute de météores et le repli de l’empire britannique sur les Indes. « Shikari » en Hindi, comme en Urdu, semblant signifier chasse, le titre du récit indique clairement son contenu : c’est à la version anglo-indienne d’une partie de chasse que nous convie l’auteur de Conquistador, roman dans lequel il avait déjà manifesté son goût pour le safari. Sa localisation, dans l’arrière-pays de Galveston, Texas, permet de découvrir l’évolution suivie par l’Amérique : outre que les Etats-Unis ont disparu, la côte-Est n’ayant pas survécu à la Chute, les survivants ont adopté des habitudes de vie des pionniers de la conquête de l’Ouest, non sans métissage avec les Peaux-rouges.

Organisée par Eric King - peut-être un parent des héros des Lanciers-, officier au régiment de Peshawar, en tournée d’inspection de divers avant-postes de l’Empire, la partie de chasse a pour guide un autochtone, Robre, véritable incarnation du Bas-de-Cuir de Fenimore Cooper et comprend aussi Sonjuh, une jeune femme avide de vengeance dont la famille a été massacrée par les cannibales Démons des Marais. La rencontre avec ces Hommes, qui quoique tombés dans une profonde sauvagerie après la Chute, semblent s’être organisés sous une impulsion extérieure, transforme la chasse non pas en vendetta mais en opération militaire.

Ainsi qu’il l’explique dans la postface spécifique à son récit, S. M. Stirling a une vision très distractive de l’uchronie. Le genre incarne selon lui le dernier espace vierge de la SF, à l’instar, toujours selon ses termes, de l’Afrique avant l’exploration, de l’espace avant la conquête spatiale. Le territoire étant inconnu, l’auteur est parfaitement libre de remplir les blancs de la carte à l’image des cartographes de la Renaissance qui les remplissaient avec des créatures merveilleuses. Stirling préfère en faire le théâtre d’aventures, d’où ma comparaison précédente avec l’auteur du Dernier des Mohicans. Je laisse à d’autres le soin de s’étendre sur cette perception un peu légère de la SF en général, et de l’uchronie en particulier, mais on ne peut manquer de remarquer que S. M. Stirling éprouve décidément une vive attirance pour le temps des pionniers.

"The Logistics of Carthage" par Mary Gentle

Seul des quatre récits a avoir été publié en français dans le quatrième volume du Livre de Cendres, "La logistiques de Carthage" s’avère difficilement appréciable pour qui n’a pas lu les aventures de Cendres. Elle l’est malheureusement aussi pour celui qui les aurait lu.

"La logistique..." ramène le lecteur vingt ans avant les évènements de 1476-1477, alors que la compagnie de mercenaires du Griffon d’or qui devait par la suite recueillir Cendres, débarque à l’Est de Gabès pour installer une base de ravitaillement dans un monastère arianiste pour le compte de ses employeurs ottomans. Dans le débarquement meurt une femme travestie en soldat, comme Le livre de Cendres en compte quelques-unes, et que les moines ariens se refusent à enterrer pour cette raison. Alors que le capitaine s’emporte violemment contre les moines, les contraignant à célébrer leurs offices en présence du cadavre que la chaleur quotidienne de l’Afrique du Nord putréfie chaque jour davantage, une arbalétrière rencontre un jeune porcher qui lui confère des visions d’un avenir étrange. Autour de l’archère, tourne Guillaume Arnisout, personnage ponctuel de la longue saga, épris de désir.

Fort d’une centaine de pages, "La logistique de Carthage" laisse quelque peu perplexe au terme de sa lecture. Soucieuse de montrer que l’histoire affecte différemment les individus (et les cochons), Mary Gentle a choisi de s’attacher à Yolande, un personnage à peine évoqué dans Le livre de Cendres dont le caractère uchronique de ses visions n’est pas forcément très explicite. N’eut-été le style et le talent très particulier de l’auteur à dépeindre les odeurs et les chairs médiévales, le lecteur aurait tendance à trouver le récit insipide. Sans doute les éditions Denoël-Lunes d’Encre ont bien fait de publier le récit en annexe du Livre de Cendres. Toute autre publication eut pu sembler déplacée.

"The Last Ride of German Freddie" par Walter Jon Williams

Les Français ne connaissent pas assez Walter John Williams comme un auteur d’uchronies. Il n’est qu’à consulter sa bibliographie en Français à ce jour pour le constater. C’est oublier un peu vite que le monsieur a débuté dans l’écriture par des romans historiques et a décroché un Sidewise Award for Alternate History pour sa nouvelle "Foreign Devils" en 1996. Il clôt ici ce recueil ouvert par une histoire d’un philosophe avec l’histoire d’un autre philosophe.

Et si OK Corral ne s’était pas passé de la même manière à cause de la présence d’un philosophe allemand bien connu, reconverti dans le poker et le 6-coups ? Pour originale qu’elle soit, l’idée d’intégrer Friedrich Nietzsche aux évènements de Tombstone en 1882 pouvait laisser dubitatif. La lecture du récit de Walter John Williams en convaincra plus d’un à l’exception peut-être des philosophes et des spécialistes de Nietzsche, ce que l’auteur se défend bien d’être. L’Ouest devient le théâtre où s’incarnent les idées du philosophe allemand sur la puissance et le surhomme.

Certes, l’uchronie s’avère de portée limitée, n’offrant que peu d’extrapolation historique. C’est donc un récit assez intimiste que nous livre l’auteur de Cablé, d’autant plus qu’il est entrecoupé d’extrait du journal intime de Nietzsche. L’oeuvre n’en est pas moins distrayante.

Auteur Titre pagination
Harry TURTLEDOVE "The Daimon" p.3-63
"The real History Behind "The Daimon"" p.65-66
Stephen Michael STIRLING "Shikari in Galveston" p.69-157
"Why Then, There" p.159-162
Mary GENTLE "The Logistics of Carthage" p.165-245
"1477 and All That" p.247-252
Walter Jon WILLIAMS "The Last Ride of German Freddie" p.255-303
"Afterword To "The Last Ride of German Freddie" p.305-309

Si Worlds That Weren’t s’avère un recueil surtout intéressant pour les récits de Turttledove et Williams, les autres oeuvres n’en procurent pas moins un réel plaisir de lecture, qu’apprécieront surtout ceux qui auraient déjà lu Le livre de Cendres ou Les lanciers de Peshawar.


[1Dans notre trame historique, Alcibiade est rappelé à Athènes pour répondre devant les tribunaux des dégradations sacrilèges commises sur des statues d’Hermès. Stratège expérimenté mais politicien extrême de par ses positions et très cynique quant à l’existence de dieux, Alcibiade préfère alors éviter le procès et fuit à Sparte. En son absence, l’expédition dirigée par Nicias tourne à la catastrophe et affaiblit encore davantage Athènes dans le conflit qui l’oppose à Sparte.

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