Accueil > TGBSF > C- > Chroniques sarrasines et "Les enfants d’Ibn Khaldoûn"

Chroniques sarrasines et "Les enfants d’Ibn Khaldoûn"

samedi 21 mars 2009, par von Bek

Jacques BOIREAU (1949-2011)

France, 1976-1986

Ateliers du Tayrac, coll. "Esse-Effe", n°1, 1988.

ISBN : 2-906014-06-0

Les Chroniques sarrasines ce sont quatre nouvelles assez courtes - bien qu’il soit difficile d’en juger avec la typographie dénuée de pagination utilisée par les Ateliers du Tayrac - publiées une première fois dans les magazines Fiction de 1984 (n°348, 350 et 353) et Espace-Temps (n°1) de 1986. Réunies en 1988 dans une édition aux allures amatrices, les nouvelles reconstituent la descente sur le Qaroûn, au fil des saisons dont les titres portent le nom, de Martial, Mauris, Nour-eddine et Selim chargés de convoyer des troncs d’arbres d’Auvergne à Breiz. L’Auvergne, on voit ce que c’est mais le Qaroûn ? Breiz ?

La postface explicative déjà parue en 1984 éclaircit ce point. Nous sommes en 1422 selon le calendrier de l’Hégire, soit 2001 après J.C. Le Qaroûn est la Loire des Francs et marque un peu près la frontière entre l’Occitanie, vaste espace à cheval sur les Pyrénées, que les rois Francs n’ont pas réussi à intégrer à leurs domaines lors des croisades contre les Cathares mais qui a, au contraire prospéré, largement pénétrée par l’influence et les tribus arabes, fondant une véritable civilisation dans laquelle cohabitent Chrétiens de diverses obédiences, Parfaits cathares et Musulmans et qui domine l’Europe occidentale jusqu’au XIVe siècle musulman.

Les nouvelles du recueil consistent pour trois d’entre elles, "Eté", "Automne" et "Hiver", à des histoires racontées à l’ombre d’un arbre alors que le soleil de midi frappe durement ou au coin feu qui écarte la froide humidité du fleuve. Toutes évoquent plus ou moins clairement - la très courte "Eté" est très allégorique - les rapports qui se tissent ou les tensions qui s’exacerbent entre Franciens et Occitans, les premiers appelant souvent à une libération de l’Occitanie de l’envahisseur arabe. La nouvelle "Automne" raconte la participation de Martial à un groupe de guerilleros franciens descendus soulever le Rouergue. "Hiver, toujours" échappe au modèles de ces trois prédécesseurs et raconte comment une jeune francienne fuit sa Thiérarche natale à l’instigation de son oncle pour se réfugier en Occitanie où elle espère échapper à son destin.

Dans le monde uchronique imaginé par Jacques Boireau, l’Occitanie est le monde raffiné, civilisé, en complète opposition avec la Francie rétrograde, polluée et humide, qui laisse peu de liberté aux femmes, ne respecte pas les règles de sécurité de base - l’accident du Villehardouin dans "Hiver". Cette vision faite d’antagonisme naît en fait en 1976, dans le numéro 7 de la revue Univers des éditions J’ai Lu dans lequel Jacques Boireau publie ce qui auraît dû être la première des Chroniques sarrasines : "Les enfants d’Ibn Khaldoûn". Pour une raison inexpliquée, elle ne figure pas avec les autres alors qu’elle partage des liens évidents, mettant en scène le frère de Nour-eddine, souvent évoqué dans les Chroniques.

JPEG - 7.6 ko
Univers 07, décembre 1976

Rassemblant des bribes de conversations, des lettres de Djamal en Francie à Nour-eddine en Occitanie, des articles de journaux, "Les enfants" travaille davantage sur la différence entre les deux mondes séparés par la Loire-Qaroûn, cristalisant la vision de la chrétienté évoquée plus haut par opposition avec une Occitanie qui a refusé les énergies à base de carbone, leur préférant le soleil et le vent, qui régule ses tensions de voisinage en réunissant les communautés à la Daar-ech-Châab (la maison du peuple) et ne connaît pas les émeutes xénophobes de la Francie. "Les enfants d’Ibn Khaldoûn" s’avère donc un texte bien plus riche sur le plan de l’uchronie.

Ce qui a pu guider Jacques Boireau vers une telle invention demeure en revanche inexpliqué. Un temps enseignant à Albi, au dire du 4e de couverture des Chroniques, l’auteur est un amoureux du pays d’Oc, pays à la forte identité, où les épisodes de La caméra explore le temps en 1966 sur les Cathares et leurs persécutions avaient créé un choc. Il est aussi fasciné par la civilisation arabe et en entretient une vision idyllique. Difficile de ne pas se dire que ce sont ces deux amours, associés à une envie de dénoncer le regard supérieur de l’Occident et de ses sociétés sur le monde arabe en développement qui ont motivé Boireau. Son uchronie est donc autant une utopie, du moins dans "Les enfants d’Ibn Khaldoun".

Messages

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions'inscriremot de passe oublié ?