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L’importance de ton regard

samedi 7 août 2010, par Maestro

Lionel DAVOUST (1978-)

France, 2010

Black Coat Press, coll. "Rivière blanche", 384 pages.

ISBN : 978-1-935558-20-0

C’est un format plus grand que celui utilisé le plus couramment par Rivière blanche qui a été choisi pour ce premier recueil de Lionel Davoust, à l’échelle de son talent. Cet auteur, dont la « carrière » n’a que dix ans, est un véritable caméléon. Il varie en effet les genres et les styles avec brio, toujours habité par le thème de la mort. Sa prose n’hésite d’ailleurs pas à recourir aux images les plus improbables, déroutantes, foncièrement poétique, ainsi en un hommage à Kafka dans « A la manière de » ou à travers les énigmatiques « Nous sommes coatl » et « Prière à Aarluk », dans lequel transparaît son amour des orques.

Côté science-fiction, « Tuning Jack » est un texte coup de poing, écrit dans une langue jeune pseudo branchée, qui envisage le principe du piercing généralisé à des prothèses nettement plus imposantes, pose de chaussures directement à travers la chair, ajouts de poils et de fourrures divers, ou de plaques de métal permettant d’arborer une musculature d’exception. Littéralement effrayant, « Tuning Jack » est également une évocation de l’adolescence et de la difficulté qu’elle véhicule quant au fait de s’assumer tel qu’en soi même. Le diptyque « Never Think Of The Perfect Storm » et « Lions et espadons » (cette dernière nouvelle déjà parue dans l’anthologie Moissons futures) explore quant à lui la question de l’épuisement des ressources halieutiques (Lionel Davoust a une casquette d’ingénieur halieute), privilégiant une vision pessimiste, l’industrie de la pêche devenant monopole de firmes géantes. Quant au long texte éponyme, il s’agit d’une évocation de l’emprise des jeux en ligne et du virtuel sur nos vies, en une progression qui distille un effroi implacable. Pour la fantasy, « Bataille pour un souvenir », qui se déroule dans un univers que l’auteur souhaite développer à foison, tire sa force de ses guerriers mémoires, dont la capacité de combat surhumaine provient des souvenirs qu’ils sacrifient.

Les personnages de Lionel Davoust, très humains, sont d’ailleurs souvent confrontés à des choix cornéliens, voire à une incompréhension radicale. Ainsi, le héros de l’excellent « Récital pour les hautes sphères », devenu sourd par choix, et qui cherche à reproduire la fameuse musique des sphères qu’il entend, se heurte à la volonté commerciale et uniformisante des maisons de disque et à l’indifférence des internautes, tellement gavés de téléchargement qu’ils y sont noyés. De même, dans « Regarde vers l’ouest », un artiste ayant perdu l’inspiration va tenter de la retrouver en renouant avec son ex et l’enfant qu’il n’avait à l’époque pas réussi à accepter, au risque d’un pacte tragique. En partie plus prévisible, « Le joueur dans l’ombre » voit un ancien champion d’échec tenter de déjouer les plans de la mort, qui le condamnent à brève échéance. « Personne ne l’a vraiment dit » est encore plus noirâtre, puisqu’il évoque le sort pathétique de Pinnochio après qu’il soit devenu pleinement homme.

Plusieurs nouvelles, enfin, s’intéressent au thème de la religion, chrétienne en l’occurrence. « Causes de la mort » est ainsi une enquête menée par un ange pour élucider la mort de deux hommes, mari et amant de la même femme, afin de décider de leur sort post mortem, tandis que « En attente de jugement » met en scène un personnage, variante du juif errant, cherchant à retrouver sa mortalité, avec en filigrane la nécessité pour l’humanité de se délivrer de la tutelle divine. On peut d’ailleurs rattacher à cette dernière problématique « L’île close », centré sur les héros de la geste arthurienne mais abordant cet inconscient collectif, celui des mythes, patrimoine qui finit par devenir pesant.

Le niveau qualitatif de ce recueil est donc remarquable, et les récits plus faibles rares. On peut ainsi citer « L’impassible armada », publié dans l’anthologie Rois et capitaines, qui, en dépit d’images intéressantes, semble ne jamais vraiment décoller, « Devant », instantané évoquant le début d’une terraformation sous l’angle trop peu développé du deuil affectif, ou « Inventaire », sympathique mais très bref. Un auteur à suivre, une étoile de plus au firmament des littératures de l’imaginaire contemporaines.

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