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JOKER

dimanche 1er mars 2020, par von Bek

Todd PHILLIPS (1970-)

Etats-Unis, 2019

Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy

Un des nombreux atouts du Dark Knight de Christopher Nolan avait été de ne pas chercher à lever le voile sur les origines du Joker. Rien de tel dans le film de Todd Phillips qui met à nu le personnage et cloue le spectateur à son fauteuil tout en l’emplissant d’un malaise grandissant tant Joker semble ancré dans la réalité.

La vie d’Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) est une tragédie dont il a conscience. Clown, il subit les brimades et violences d’une ville, Gotham, qui sombre de moins en moins lentement dans la dépression économique, la criminalité et les ordures. Son handicap, un fou rire sec irrépressible dans des moments complètement inadaptés, le fait regarder comme un fou. L’assistance social et son traitement médical le maintiennent à peine à flot, quand il doit en plus s’occuper de sa mère avec laquelle il partage un appartement dans un immeuble à l’image de la ville, mais qu’occupe Sophie, une mère célibataire (Zazie Beetz), pour laquelle il a des sentiments. La grande joie commune de la famille Fleck est de regarder le soir le show de Murray Franklin (Robert De Niro), après le repas et aussi après que maman se soit inquiétée de ne pas avoir eu de réponse à sa énième lettre à Thomas Wayne, son ancien employeur, un homme tellement bien, candidat à la mairie d’ailleurs. Un enchaînement de circonstances fait s’écrouler le fragile édifice. Un collègue clown qui lui met une arme entre les mains après l’agression ouvrant le film, un licenciement, l’arrêt du programme médico-social dont il dépendait, une nouvelle agression qui fait de lui un meurtrier sanguinaire, et la découverte que son père serait Thomas Wayne achèvent de faire basculer Arthur Fleck. Dans une ville secouée par des émeutiers qu’il a involontairement inspirés, Joker est né... et Batman aussi !

Au fil des décennies, le personnage du Joker, créé en 1940, a évolué sans jamais sortir de la psychopathie. Au cinéma, qui s’inspire toujours des comics, il oscille entre la bouffonnerie, comme dans son incarnation par Jack Nicholson en 1989 directement issu des comics des années 60 et 70, et la froide schizophrénie telle que la livre la version incarnée par Heath Ledger en 2008. A chaque fois, l’interprétation du personnage a amené l’acteur à se dépasser pour parvenir à produire chez le spectateur le sentiment de malaise que doit susciter un tel personnage sans jamais vraiment sombrer dans le ridicule. A chaque fois, l’interprétation avait valu louanges et récompenses quoique beaucoup plus à Heath Ledger (oscar du meilleur second rôle entre autres) qu’à Jack Nicholson. Seul Jared Leto, en dépit de son talent, avait malheureusement échoué dans Suicide Squad (David Ayer, 2016), mais le film était déjà un naufrage en lui-même.

Le Joker de Joaquin Phoenix écrase tout ce qui a été fait auparavant. Non pas que sa prestation, aussi exceptionnelle soit-elle [1] soit meilleure à mon sens que celle de Ledger, mais simplement elle occupe tout l’écran, parce qu’il est le sujet du film. La vision du personnage du film de Phillips semble s’inspirer directement du comics Batman : The Killing Joke par Moore et Bolland (1988), dans lequel les deux britanniques ont imaginé un comique raté qui devient Joker à cause des meurtrissures de la vie et de choix désastreux (par comparaison le Joker de Nicholson est un criminel avant de devenir le Joker). Joker parvient un temps, - et j’insiste bien, un temps seulement - à présenter le monstre comme une victime, le produit d’un modèle social qui en prend plein la gueule comme je l’ai rarement vu dans un blockbuster.

Car nous ne sommes pas devant la critique d’un système idéal détourné par des perversions. Ce n’est pas Mr Smith au Sénat (Capra, 1939). Le Joker est une victime sur plus d’un plan. Certes, il est victime des mauvais traitements infligés, mais il est aussi victime de la cruauté d’une société minée par pauvreté. Le pauvre victime irresponsable de ses actes, comme vous y allez, me direz-vous. Bien sûr, les gamins qui agressent Arthur au début du film, le propriétaire en faillite qui veut récupérer sa pancarte et sinon exige son remboursement, sont pleinement responsables de leurs actes, mais leurs cruautés n’est-elle pas le fruit de l’égoïsme général ? Allons plus loin. La suppression du programme médico-social dont bénéficie Arthur signifie la suppression de son traitement qui, ainsi que le disait l’assistante sociale, ne pouvait pas ne pas avoir d’effet. Plus de traitement, plus de barrières qui l’empêchent de basculer [2]. De plus, Joker expose, sans prendre parti, l’opposition actuelle entre classe populaire et élites économiques : jamais Thomas Wayne n’a été dépeint sous un jour aussi noir, méprisant, cultivant l’association pauvreté, fainéantise et criminalité, arrogant par son assurance à remettre de l’ordre. En ce sens, le film de Phillips est celui de son époque.

Il pose d’ailleurs aussi une question intéressante sur le rôle des médias. La diffusion de la prestation d’Arthur dans son numéro-comique par Murray Franklin contribue à faire basculer le personnage. On pourrait considérer que le film adopte ici un point de vue moralisateur politiquement correct disant que l’on ne peut rire de tout et de tous et que le personnage de Franklin est un beau salaud toujours prêt à faire de l’audimat. Est dénoncée aussi la médiatisation excessive de la société, car la rediffusion multiple du meurtre achève de faire exploser le baril de poudre social. Non sans ironie, remarquons que Robert De Niro est passé du rôle de harceleur de stars médiatiques (La Valse des pantins, Scorcese, 1983 ou Le Fan, Tony Scott, 1996) à celui de star médiatique victime.

Le résultat dérange. Joker n’est pas le genre de film dont on sort indemne ne serait-ce que pour avoir éprouvé une sympathie envers un psycopathe avéré. D’où un succès commercial et artistique qui, là encore non sans ironie, dépasse tout ce que l’univers cinématographique DC a pu réaliser depuis une dizaine d’années alors que le film s’inscrit en marge de celui-ci.


[1Elle est indubitablement la cause du succès commercial du film et de son succès critique, lui procurant 17 des 70 récompenses obtenues.

[2Cela dit je connais quelqu’un qui défend l’idée que compte tenu de son état impliquant une dangerosité, il aurait dû être piqué - le terme n’est pas de moi - par principe de précaution... comme quoi le parti nazi n’est malheureusement pas loin.

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