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La cité sans nom

samedi 11 août 2012, par Maestro

Vladimir ODOIEVSKI (1803-1869)

Russie, 1844,

Black Coat Press, coll. "Rivière blanche", 282 p., 2012.

ISBN : 978-1-61227-109-5

Patrice Lajoye et son épouse Viktoriya, qui nous avaient déjà offert deux beaux panoramas de la littérature de science-fiction russe et soviétique dans Dimension URSS et Dimension Russie, se penchent cette fois plus en détails sur un auteur qu’ils considèrent comme le « père de la science-fiction russe », le prince Vladimir Odoievski.

Haut-fonctionnaire plutôt éclairé, à l’origine de la Bibliothèque Lénine de Moscou [1], il se révéla un auteur prolixe, aux centres d’intérêt nombreux et variés. Ce recueil comprend dix-neuf textes, la plupart déjà publiés au XIXe siècle -les traductions d’époque ayant été conservées-, mais quatre se révélant inédits. A bien des égards, Vladimir Odoievski peut se comparer à Villiers de L’Isle-Adam, non seulement par ses origines aristocratiques et ses velléités progressistes, mais surtout par leurs œuvres, axées avant tout sur le fantastique et les contes, la science-fiction n’y ayant qu’une part réduite, comme bon nombre d’autres auteurs du XIXe siècle, alors que ce genre ne s’est pas encore véritablement cristallisé en tant que tel.

Le fantastique de Vladimir Odoievski, s’il peut paraître manquer d’originalité, ne s’en révèle pas moins souvent efficace, prenant fréquemment la forme d’histoires gigognes. « Le fantôme » et ses chutes successives parviennent ainsi à glacer le lecteur. Plus faible, « Pourquoi le conseiller de collège Ivan Bogdanovitch Otnochene ne fit pas ses visites officielles à ses supérieurs le jour de Pâques » semble surtout perméable au poids de la religion chrétienne, à travers cette malédiction qui touche des joueurs de cartes compulsifs. On pourrait en rapprocher « L’habitant du mont Athos », très bref récit réaliste surtout consacré à un éloge de l’altruisme et de la charité chrétienne, et surtout « Le ver », véritable profession de foi chrétienne destinée à la jeunesse qui se sert de la métaphore de la chenille devenue papillon afin d’illustrer l’immortalité de l’âme. L’un des mieux écrits est « L’hôte de bois ou le conte de la poupée revenue à elle et de M. Kivakel », qui sous des dehors merveilleux semble critiquer la situation aliénée de certaines femmes mariées dont les sentiments ne sont pas partagés par leur mari.

Plus didactiques, et clairement destinés aux enfants, « Le menuisier » et le diptyque « La cruche cassée. Conte de la Jamaïque » / «  Moroz Ivanovitch », le premier visant à leur donner le goût d’étudier, tandis que le second se rapproche dans sa finalité de «  L’habitant du mont Athos ». « La ville-tabatière » est plus convaincant, la visite de ce jeune garçon à l’intérieur d’une tabatière faisant également office de boîte à musique anticipant en partie sur Alice au pays des merveilles. L’humour est également de la partie, avec « Conte indien sur quatre sourds », très amusante histoire d’incompréhensions répétées entre quatre sourds, et « Les mangeurs de haschich », qui évoque sur un mode plutôt léger les ravages possibles du cannabis. « Le témoin », enfin, est une tragique histoire de famille écrite dans un mode plus traditionnel.

Plusieurs nouvelles orbitent autour de la même thématique, celle de l’expression artistique et de sa dimension frustrante. «  Opere del cavaliere Gian-Batista Piranesi » et « Le dernier quatuor de Beethoven » vont jusqu’à mettre en scène des personnages célèbres, le Piranèse poursuivi au-delà de la mort par ses œuvres restées à l’état de projets, et l’illustre compositeur allemand au crépuscule de sa vie, qui demeure incompris tant le fossé entre ses visions et leurs incarnations concrètes reste béant. Le héros de « L’improvisateur » souffre de la même difficulté dans le domaine de la poésie, ce qui le conduit à passer un pacte faustien qui lui accorde, en même temps qu’un talent reconnu de tous, le pouvoir de voir la véritable nature des choses : une excellente trouvaille, qui fait du simple fait de boire une torture, tant sa vision rationnelle exacerbée des choses le prive de la magie du ressenti.

En ce qui concerne la science-fiction proprement dite, elle est principalement représentée par trois textes. « La Sylphide. Notes d’un homme raisonnable », qui ouvre une fenêtre sur un autre monde, celui d’une nature anthropisée, appartient toutefois encore à la proto science-fiction : en effet, à la différence de Rosny aîné dans « Un autre monde », Vladimir Odoievski privilégie un certain onirisme et un biais alchimique à une option intégralement scientifique. De même «  Deux jours dans la vie du globe terrestre », reste anecdotique, se contentant de broder autour de la peur d’une fin du monde liée à l’écrasement d’une comète sur notre planète. Ce n’est là qu’une mise en bouche pour le texte science-fictif le plus convaincant du recueil, « L’an 4338. Lettres de Pétersbourg ». Ce récit épistolaire resté inachevé relate un voyage dans le futur effectué grâce au mesmérisme. Au-delà de l’éloge d’une Russie devenue première puissance mondiale, Vladimir Odoievski développe nombre de progrès scientifiques, voyage dans les airs, tunnels géants comme sous l’Himalaya, action sur le climat, réduction de la taille des chevaux, communication à distance entre les personnes, autant de créations typiques d’un certain scientisme et d’une grande confiance dans l’avenir. Mentionnons deux trouvailles parmi les plus originales, l’utilisation du magnétisme afin de révéler les pensées et sentiments cachés de tout un chacun, et l’hypothèse d’une destruction des livres en papier pour justifier la méconnaissance future du passé ; Vladimir Odoievski explore ici un thème repris dans Les mémoires du futur de John Atkins plus d’un siècle après. Il convient pour terminer de citer la nouvelle éponyme, dystopie aux accents romantiques condamnant l’utilitarisme benthamien et par-delà même la logique intrinsèque du capitalisme, cette soif de profit et d’intérêt à court terme générateurs de division entre les hommes. Vladimir Odoievski prend toutefois soin de renvoyer dos à dos bourgeois, artisans ou agriculteurs, dans un désir d’équilibre et de juste milieu probable.


Pour commander La cité sans nom suivez le lien vers les éditions Black Coat Press !


[1Le camarade veut dire de la Bibliothèque d’Etat de Russie, temporairement appelée Bibliothèque Lénine entre 1925 et 1991.

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