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Oniromaque

samedi 21 septembre 2013, par Maestro

Jacques BOIREAU (1949-2011)

France, 2012

Armada, 252 p.

ISBN : 979-10-90931-14-5

Jacques Boireau est un auteur de science-fiction de la génération des années 68, qui n’a malheureusement pas la reconnaissance qu’il mérite, étant surtout l’homme de nouvelles rarement réédités plus que de rares romans, dont nous avons rendu compte sur Wagoo (Les Années de sable, Chroniques sarrasines). Est-ce lié à son propos, toujours plus ou moins explicitement politique et engagé ? Pierre Stolze, qui signe la préface de ce roman inédit, n’apporte malheureusement aucun élément de réponse à ce hiatus romancier, qui semble pourtant particulièrement marqué, bon nombre d’écrits de Jacques Boireau dormant encore dans ses cartons.

Fort heureusement, la « critique rongeuse des souris », pour paraphraser Marx au sujet du manuscrit de La Sainte famille, commence à être battue en brèche grâce aux efforts de sa veuve. Oniromaque est donc le premier volume d’une série que l’on espère la plus longue possible. Le roman est une nouvelle uchronie, que l’on suppose située dans les années 60 ou 70 du XXe siècle. L’Europe est alors partagée entre un nord dictatorial, industriel, bourgeois et militariste, domaine de la Ligue hanséatique, et un sud plus morcelé mais aussi plus soucieux de ses libertés, dans lequel dominent les principautés et les communes bourgeoises, sur le mode de celles de la seconde moitié du Moyen-Âge. Une ligne de faille qui se rapproche en partie des Chroniques sarrasines, où le sud fait également office de terre promise (l’Occitanie est d’ailleurs un territoire commun aux deux univers). Le narrateur est un cheminot francien qui décide de s’engager au service de brigades internationales volontaires pour défendre le gouvernement grec, en lutte contre un putsch militaire téléguidé par la Ligue. Toutefois, parvenu sur place, avec d’autres Européens, il découvre qu’ils vont en réalité tous faire l’objet d’une expérimentation scientifique basée sur une nouvelle machine, l’oniromaque. Tous seront plongés dans le sommeil, insérés dans le rêve imaginé par l’un d’entre eux avec le secret espoir d’agir en retour sur la réalité. Mais comme tout espoir révolutionnaire, sa concrétisation s’avère plus ardue que prévue.

En bonne uchronie qui se respecte, on trouve dans le récit de Jacques Boireau des événements inspirés de la trame historique authentique (l’Espagne des années 1930 est prégnante) et des personnages célèbres ayant vécu une vie en partie alternative. Il en est ainsi de Byron, ce qui nous vaut une très belle et poignante histoire d’amour tragique, autour d’un château abandonné, merveilleux songe romantique. Plus méconnu, l’alpiniste Paul Preuss est un autre personnage secondaire du roman. Autre idée fort intéressante, celle d’un foyer juif finalement localisé en Ouganda, en raison du rôle joué par les principautés du Moyen Orient en tant que barrage de la menace tartare… De manière plus générale, on retrouve la sensibilité volontiers automnale de l’auteur, romances frustrées, combats révolutionnaires brisés (celui de cette nouvelle Commune localisée à Liège, en plein territoire de la Hanse), utopies inabouties (les projets architecturaux de Claude-Nicolas Ledoux), attentes sans fin (cette intrusion dans l’univers du Désert des Tartares) que l’on peut lire comme un état d’esprit lié au reflux progressiste de la fin des années 70. Mais là où les « nouveaux philosophes », par exemple, écrivent le roman de la résignation et de l’impuissance, Jacques Boireau conserve l’urgence de la politique et l’espoir de nouveaux printemps ; en témoigne à elle seule la fin ouverte, qui voit la victoire dans l’accouplement du plaisir personnel et du combat collectif. Sans oublier l’attrait pour les randonnées en montagne, et un questionnement sur la réalité jubilatoire, le narrateur en venant à se demander s’il est bien réel ou seulement le fruit d’un rêve enchâssé dans un autre… Cela nous vaut également de découvrir le cahier écrit par un certain Céline, en fuite devant les armées hanséatiques en compagnie d’André Malraux, contraints de rejoindre de Gaulle réfugié en Andorre.

Le postulat de l’oniromaque, la conception de l’histoire réelle comme une construction, une pure création, semble pour l’essentiel influencée par le structuralisme, ce qui tend à faire penser que le roman a été écrit dans les années 1968. Une hypothèse que confirme l’influence dickienne, prégnante dans ces mêmes années (que l’on songe aux romans de Michel Jeury, Pierre Pelot ou Dominique Douay). L’absence d’appareil critique est toutefois regrettable : outre l’absence d’une bibliographie (ou au moins d’un début de bibliographie exhaustive, Richard Comballot ayant déjà travaillé sur le sujet pour le n°16 de Galaxies en 2012), on ne peut que déplorer le manque d’explications sur le contexte d’écriture d’Oniromaque et surtout sur l’époque précise de rédaction.

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