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Utopiales 2013

samedi 9 novembre 2013, par Maestro

James VINCENT, dir.

France, 2013

ActuSF, coll. "Les Trois Souhaits", 392 p.

Pour la cinquième année consécutive, les éditions ActuSF réalisent donc l’anthologie officielle du festival nantais des Utopiales, et force est de reconnaître que le résultat mérite bien souvent le détour. Pour cette nouvelle édition, digne de celle de 2012 (ou de celle de 2010), les concepteurs ont encore accru l’épaisseur de l’anthologie, parvenant à rassembler quatorze nouvelles, pratiquement toutes récentes (seules celles de Norman Spinrad et Peter Watts datent respectivement de 1991 et 1994), et dont la plupart sont même inédites.

« La main tendue », de Norman Spinrad, est une histoire typique de l’âge d’or anglo-saxon, à travers ce test soumis à l’humanité afin de valider son intégration à une fédération intergalactique, ou quand un faux prétexte conduit à de vrais changements. Peter Watts, avec « Nimbus », donne l’impression de mettre en scène la revanche d’une Terre trop longtemps agressée, via des phénomènes atmosphériques dont on se demande s’ils n’exercent pas une véritable forme d’intelligence ; original, bien que laissant le lecteur en partie sur sa faim.

Dans une veine plus poétique, « Grenade au bord du ciel », signé Sylvie Lainé, est une évocation de désirs devenus concrétions orbitant autour d’un monde extra-terrestre, dont l’espèce se retrouve asséchée là où elle espérait gagner la tranquillité : touchant et juste, simplement. Plus drôle, Orson Scott Card nous livre dans « Noël en Enfer » une amusante évocation du royaume des âmes n’ayant pu se retrouver auprès de Dieu, retournement des idées traditionnelles sur le paradis, avec Saint Nicolas en guest star… Andreas Eschbach, pour sa part, dans « Les fleurs de ma mère », choisit un sujet guère original, celui des risques portés par les technosciences, mais parvient à tisser un récit intéressant de par son choix narratif, celui d’un simple d’esprit se centrant sur l’accessoire plus que sur l’essentiel. Il en est de même pour Thierry Di Rollo, dont le « J’ai eu trente ans » tire sa force de son personnage cynique de privilégié capable de tout pour survivre à un monde en pleine décrépitude.

Mais une des principales forces de la science-fiction, la capacité d’offrir des éléments réflexifs sur notre réalité contemporaine, est particulièrement bien représentée ici. Au point, d’ailleurs, que « Trois futurs  » de Ian McDonald ressemble à un reportage sur notre présent : l’auteur y évoque en effet des révolutions ayant pour cadre un pays du Moyen-Orient et un autre d’Afrique (tous deux jamais explicitement nommés), et qui partagent comme clef de victoire le retournement des technologies de l’internet (objets « intelligents » ou morts « ressuscités ») ; une vision qui court le risque de surévaluer le rôle des réseaux sociaux, qualifiant d’ailleurs ces révolutions du XXIe siècle de « situationniste », ce qui s’avère pour le moins partiel et partial.

Jean-Louis Trudel, avec « Trois relations de la fin de l’écrivain », s’interroge sur la possible disparition de l’écrit face aux nouvelles technologies, via un présent augmentée où l’écriture se dissipe, devenant une des dernières armes des masses exploitées de l’Informonde, produisant les nano-vêtements consommés par le Conformonde. Stéphane Beauverger, dans « Vert dur », dessine un univers sis dans la seconde moitié du XXIe siècle, certainement exploitable plus en profondeur, et dans lequel la révolution « gyn-écologique » a conduit à la fois à l’instauration d’une préférence féminine dans les responsabilités sociales et à l’application d’un écologisme libéral qui semble s’apparenter à un capitalisme vert ; un texte faussement simple et vraiment bien senti. La beauté de l’écriture est également ce qui caractérise « La fontaine aux serpents », de Jeanne A-Debats, enquête sur une tentative d’assassinat dans un astéroïde, refuge de tous les transgressifs de l’identité sexuelle. Lorsque l’on aura dit que l’enquêteur est un vampire précédemment au service du Vatican, et que derrière une défense de la diversité sexuelle, surnagent les restes d’un inconscient aborigène, on aura saisi une partie de la richesse d’un texte fort et audacieux.

Mais la nouvelle la plus ambitieuse est assurément celle de Lucas Moreno, « Comment je suis devenu un biotech ». Son tableau de l’avenir, centré sur les intelligences artificielles, voit d’abord croître une tendance à rejeter les technologies machiniques (présentée sous un jour un peu trop grossier, toutefois), avant qu’émerge une « IA forte », concrétisation de la Singularité de Vernor Vinge, gérant l’humanité dans son propre intérêt. Face à l’étiolement de cette dernière, les IA incommunicables décident de créer des biotechs, qui ne sont pas sans évoquer les rêves des transhumanistes, à ceci près qu’ils se retrouvent minorité chargée de veiller à la bonne marche d’une espèce humaine revenue au stade du paléolithique. Ou comment la SF de 2013 renoue avec une tendance de fond de la première SF française, celle d’un retour à une vie primitive, gage ici de la « joie du temps circulaire » (p.185)… Signalons pour terminer sur cette SF plus engagée la reprise, légèrement modifiée, d’une nouvelle de Jean-Pierre Andrevon, « Dans les mines de Mars », publiée initialement en 1971 dans Cela se produira bientôt, et qui prouve la constance des convictions de ce grand monsieur du genre.

Finalement, les textes moins convaincants sont plutôt rares. On peut citer principalement « Dougal désincarné », de William Gibson, une variation sur la thématique du fantôme qui conclut sur le fait qu’une vie de spectre n’est finalement pas si éloignée que ça de la vie terrestre, et « La femme aux abeilles », de Thomas Day, récit quelque peu gratuit d’un triple meurtre par une femme picte vivant à l’écart des autres dans une Antiquité tardive parallèle et légèrement teintée de fantasy, dont on peut à la rigueur inférer l’affirmation de l’autonomie féminine… Malgré ces légers bémols, avec Utopiales 2013, on tient sans doute le meilleur cru de ces cinq années, la barre est donc placée très haut pour l’édition 2014 !

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