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LE TERRITOIRE DES OMBRES

samedi 21 décembre 2013, par Maestro

José Luis ALEMAN (

Espagne, 2010, La Herencia Valdemar

Óscar Jaenada, Silvia Abascal, Rodolfo Sancho, Ana Risueño

Dans l’histoire des adaptations de Lovecraft au cinéma, on le sait, les franches réussites sont rares, au profit de films où les bonnes idées se mêlent au grotesque et au manque de moyens (songeons en particulier à Necronomicon). Aussi, lorsque sort en DVD un long métrage espagnol basé sur un scénario original, souhaitant rendre hommage à l’univers lovecraftien, notre sang ne fait qu’un tour… Découpé en deux volets, Le Territoire des ombres bénéficie d’ailleurs, pour son édition DVD, de l’interview d’un spécialiste, David Camus, qui a récemment retraduit en français les œuvres du maître de Providence.

L’action débute de nos jours, en Espagne, lorsqu’un vieux manoir inhabité, propriété de la Fondation Valdemar, est sur le point d’être proposé aux enchères. Son estimation, confiée à un agent immobilier, se fait malheureusement attendre, et devant la disparition apparente de ce premier agent, une seconde professionnelle, Luisa Llorente, est à son tour envoyée sur place. Pénétrant dans le fameux manoir, elle y fait d’atroces découvertes, qui aboutissent à sa fuite et à son sauvetage par deux hommes chargés de l’entretien de la propriété, dont elle devient en réalité la captive. Parallèlement, les hauts responsables de la Fondation demandent à un ancien policier de mener sa propre enquête sur la double disparition des agents immobiliers, avec l’aide de la présidente de la Fondation en personne. C’est le récit de cette dernière qui nous permet de découvrir, une bonne heure durant, l’histoire des Valdemar à la fin du XIXe siècle. Lazaro et Leonor Valdemar, responsables d’un orphelinat, sont en effet habités par le désir de prendre en charge leur propre descendance. Afin de pouvoir adopter un enfant, ils s’enrichissent grâce aux travaux de Lazaro. Ce dernier, expert en photographie, organise en effet des séances de spiritisme agrémentées de photographies souvenir sur lesquelles les esprits invoqués apparaissent. Le jour où la supercherie est découverte par un journaliste, le refus de céder au chantage conduit Lazaro en prison. Il ne parvient à en sortir que grâce à l’aide intéressée d’Aleister Crowley. En retour, ce dernier demande à organiser en son manoir une séance d’invocation à destination de puissances ancestrales, gages de connaissances sans limites. La cérémonie tourne vite à l’horreur, conduisant finalement à la mort de Leonore.

Visuellement, le film est plutôt réussi, les effets spéciaux passant relativement bien le cap de la vision, tandis que les couleurs des épisodes victoriens s’avèrent particulièrement chaudes et classieuses, et ce dès le train privé utilisée par la présidente de la Fondation, transition vers le passé. Il est également intéressant, tout comme Necronomicon l’avait déjà fait, d’introduire des personnages féminins forts, Luisa et Leonore pouvant d’ailleurs être reliées par un engagement affirmé en faveur de la cause des femmes. Enfin, le discours de Crowley permet de relier sa quête de la connaissance à l’idéologie du progrès alors dominante, l’ensemble résonnant a posteriori comme un avertissement sur les dangers d’une quête scientifique sans conscience…

Le premier problème concernant Le Territoire des ombres tient en fait à sa mise en route. Il faut en effet pas moins d’une heure pour que l’intrigue commence à devenir réellement intéressante. Auparavant, on découvre une maison hantée finalement assez classique et le début du flash-back sur l’histoire du couple Valdemar, en même temps qu’un nombre finalement un peu trop élevé de personnes envoyées vers le manoir (les deux agents immobiliers, le détective sollicité par la Fondation, mais aussi le responsable immobilier et sa secrétaire et néanmoins amante !). L’autre problème relève des incohérences que l’on peut découvrir au fil du métrage. Pourquoi, en effet, si la Fondation est bien au courant de la nature de la maison Valdemar, laisser les deux agents immobiliers courir au suicide ? Pourquoi laisser le détective découvrir le double fond du document original glissé par la présidente de la Fondation, sans l’avoir préalablement vidé des documents qu’il contient ? Est-il sérieusement crédible de laisser croire que les Valdemar, en charge d’un orphelinat privé, ne puissent pas adopter eux-mêmes un enfant ? Enfin, l’amateur de Lovecraft a de quoi être frustré. Car l’univers de l’auteur n’est que peu sollicité. Dans la première partie, Le Secret des Valdemar, la présence d’Aleister Crowley, vraie bonne idée (celle de Bram Stoker n’est malheureusement pas exploitée comme elle aurait pu l’être), ne débouche que sur l’invocation d’une goule…

Les choses changent de manière assez nette avec le second volet, Le Monde interdit. Le rythme s’accélère en effet, et les fils de l’intrigue commencent à se rejoindre, permettant de mieux comprendre certaines des apparentes incohérences du Secret des Valdemar. Si la présence d’Aleister Crowley dans ce premier volet pouvait sembler plutôt éloignée de l’univers lovecraftien stricto sensu, c’est justement l’écrivain étatsunien qui fait ici une apparition, destinée à prévenir Lazaro Valdemar des risques qu’il encourt à manipuler le Necronomicon. Ce nouveau flash-back s’insère dans la tentative de fuite de Luisa, recueillie par une bohémienne (en plus de se demander ce qu’elle fait là, il est peu compréhensible qu’elle ait laissé son fils se faire enlever sans jamais prévenir la police…), deux nouveaux kidnappings, et des révélations via Santiago sur les multiples enlèvements ayant existé par le passé. Si le dénouement est donc ici au cœur du métrage, la déception l’emporte malgré tout sur les aspects positifs. Outre de nouvelles incohérences (Pourquoi laisser un taser à portée de main des captifs ? Comment les sectateurs ont-ils pu se laisser abuser par Santiago au sujet du bébé ? Où auraient-ils pu se procurer le dit bébé ?), transparaissent un certain ridicule dans les costumes des membres de la secte, un côté carton-pâte bien trop visible pour le décor du temple souterrain, et surtout une trahison au moins partielle de l’optique privilégiée par Lovecraft. Non seulement on ne comprend pas ce qui entrave Cthulhu, visuellement plutôt réussi d’ailleurs, mais surtout, l’incorporation d’éléments de la mythologie chrétienne est en totale contradiction avec la vision purement matérialiste des écrits du maître de Providence (le purgatoire, des âmes subsistant après la mort de leurs corps, ou le rôle clef du nombre satanique 666).

De ce second volet, on retiendra surtout les visions oniriques de Santiago, transcendant un simple rassemblement de mannequins usagés, celui-ci étant assurément un des personnages les plus intéressants. La montagne accouche ainsi d’une souris, et c’est d’autant plus regrettable lorsque l’on annonce vouloir rendre hommage à l’héritage de Lovecraft : scénario inutilement complexe, éléments disparates (occultisme, satanisme, serial killers, et j’en passe), personnages à la psychologie trop superficielle (le féminisme de Leonor) et sous employés, le bilan est malheureusement largement négatif. Les DVDs sont surtout sauvés par l’interview de David Camus et par les deux livrets, de grande qualité. L’Antre de la folie demeure toujours à ce jour le pic indépassé des adaptations lovecraftiennes au cinéma…

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