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Johan Heliot vous présente ses hommages

samedi 28 décembre 2013, par Maestro

Johan HELIOT (1970-)

France, 2013

Les Moutons électriques, coll. "La Bibliothèque voltaïque", 370 p.

Lorsqu’un infatigable anthologiste rencontre un auteur tout aussi infatigable et prolixe -après Françatome, on annonce Involution chez Nouveaux millénaires pour le début 2014-, cela donne cet épais recueil de nouvelles, qui se déguste comme on boit un flacon de liqueur, avec lenteur et délectation. Il faut dire que Richard Comballot a rassemblé pour l’occasion pas moins de vingt textes, parmi lesquelles deux inédits sous forme écrite, parus dans des anthologies ou revues diverses, et qui ont comme point commun de rendre hommage à des figures historiques ou imaginaires.

« Au plus élevé trône du monde » nous narre ainsi la rencontre entre d’Artagnan, fraîchement décédé, et Cyrano de Bergerac, resté sur la Lune après les pérégrinations que l’on connaît. Si l’histoire en elle-même demeure relativement anecdotique, on a toutefois plaisir à profiter de l’habileté métatextuelle de l’auteur, qui propose ici une variante sur l’énigme du masque de fer. Dans « Paris avant l’orage », Johan Heliot renoue avec un univers proche de celui de La Lune seule le sait, Napoléon III devant cette fois faire face à la fois à Bismarck et à la reine de cœur d’Alice ; au passage, on notera qu’en dépit de ses libertés uchroniques, l’auteur conserve des bornes fixes, ici l’orage salvateur de la Commune de Paris. On peut rattacher à la précédente nouvelle « Monsieur Mouche et la grande demoiselle », nouvelle illustration du pouvoir de l’imagination -ici, celle de Jules Verne, une fois encore- à travers l’affrontement entre les pirates de Peter Pan et un certain maître du monde ; tout au plus pourra-t-on regretter que tout le potentiel d’un tel sujet ne soit pas exploité. « Vous rêvez trop de Fantômas  » est une suite des aventures du célèbre criminel tout simplement excellente, qui ose la rencontre entre Fantômas, Juve et des extra-terrestres, capables de faire revivre les deux hommes sous une forme inédite. Original et bien secoué. « Toujours plus, toujours », qui traite d’un James Bond parvenu au soir de sa vie, se révèle moins marquante, même si le tableau d’un avenir possible est particulièrement léché. Certes, l’idée de faire basculer 007 du côté des « méchants » est intéressante, mais le lien avec la Singularité semble par trop forcé. « La musique des âmes » est une déclinaison attirante des aventures d’Elric, devenu ici guitariste de rock, une autre façon de mettre en scène la vampirique Stormbringer et de rendre hommage à un des amours de Moorcock, parolier pour Hawkwind et Blue Oÿster Cult.

« Pax Bonapartia » est plus standardisée, écrite à l’origine pour un recueil uchronique à destination de la jeunesse, Divergences 001, mais si son scénario faisant de Napoléon un quasi maître du monde fait sourire au vu de sa démesure bien peu crédible, l’évolution de deux de ses fidèles soldats s’avère plus intéressante en tant qu’illustration de la résistance face à l’oppression. « L’huile et le feu » touche au roman noir, dans le cadre d’un Sud des Etats-Unis encore hanté par le KKK, et on saisit toute la réussite de ce texte peut-être un poil trop long lorsque l’on sait qu’il a été écrit pour une anthologie sur les Dragons, ici traité sur le mode de la sorcellerie asiatique : une belle démonstration d’un imaginaire à géométrie variable. Avec «  A la Bastille, gabba gabba hey ! », c’est le Johan Heliot le plus engagé que l’on retrouve, son histoire de l’improbable rencontre entre Aristide Bruant et les Ramones, déjantée à souhait, visant la société du spectacle et la récupération commerciale de l’art. Belle et touchante réussite, pour sa part, que « Idylle au temps des ombres », évocation de l’évolution de Wendy et de ses frères, plongés en plein cœur du premier conflit mondial, et qui demeurent habités, principalement pour la première, par leur rencontre avec l’enfant éternel du pays de nulle part… De même, l’inédit et prenant « Une étude au rouge », nouvel ajout au corpus holmesien, retrace une des premières affaires du duo Holmes / Watson, confrontés à une menace extra-terrestre pesant sur le célèbre Camille Flammarion. Au passage, Johan Heliot inverse la vision anxiogène des « Marsiens », invitant à une compréhension entre espèces bien conforme à la pensée du grand astronome. « Le souffle du destin  » est de la même eau, mais cette fois, c’est dans la jeunesse de Watson que nous pénétrons, sa scolarité lui ayant permis de rencontrer une première fois le maléfique et génial Moriarty…

Les nouvelles écrites pour la revue Bifrost sont deux des plus belles pépites du recueil. « La véritable toute première affaire » est un hommage rendu à Philip José Farmer, auteur de L’Autre voyage de Philéas Fogg, et qui, à travers le récit de Passepartout, nous offre une vision kaléidoscopique d’une partie du patrimoine de l’imaginaire, croisant aussi bien Fantômas que Nemo, Holmes que Fu Manchu… Tout simplement vertigineux. Quant à « Trouver son cœur et tuer la bête », il s’agit d’un des textes les mieux écrits, et au-delà du romantisme de cette préquelle de La Lune seule le sait mettant en scène Rimbaud et Freud, le Jurassic Parc avant l’heure qui y est mis en scène est une parfaite métaphore des potentialités destructrices de ce qui allait devenir la technoscience. C’est le même Rimbaud qui relate sa rencontre avec un être d’exception dans « Le robot du devoir  ». On touche toutefois, avec cette nouvelle, aux limites du jeu des références littéraires : cette variante sur la vie de la créature du baron Frankenstein, qui lui fait croiser la route des Misérables, de madame Bovary et d’Au Cœur des ténèbres, certes habile, frise en effet un certain systématisme qui lui donne un vernis un peu trop artificiel… « Le rêve d’Amerigo Vespucci » est une autre déception relative, tant cette histoire, qui voit Arsène Lupin et ses compagnons partir à la recherche du rêve américain, laisse l’impression d’une excellente idée insuffisamment exploitée.

Parmi les textes plus anecdotiques, on trouve « La chose dans la glace  », un récit mettant en scène un Goering que l’on suppose uchronique, sans que ce soit clairement explicité, associé à un descendant du baron Frankenstein dans le but de retrouver la créature perdue en Arctique. Sans réelle surprise, au-delà d’un vague clin d’œil à The Thing de Carpenter (qui se déroulait toutefois en Antarctique), le texte n’apporte strictement rien de substantiel au mythe. Amusant, sans plus, « La nuit du Grand Duc » se distingue clairement par son originalité, de Gaulle étant ici un super-héros volant au secours d’une France républicaine menacée par les ligues d’extrême droite. L’uchronie ainsi entamée demeure malheureusement sans suite, et l’idée du sacrifice individuel perpétré par de Gaulle apparaît bien peu crédible au vu de la psychologie et des convictions du personnage. « Faërie Boots » est un nouveau clin d’œil à Peter Pan, via un rocker enfoncé dans l’impasse du star system, mais moins notable que « A la Bastille, gabba gabba hey !  ». Quant à l’« Opération Münchhausen  », c’est avant tout une pochade sur ces affabulations autour des nazis et des soucoupes volantes, que l’on retrouve dans le film Iron Sky.

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