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La Lame noire

Ils sont fous ces Galliens !

samedi 8 novembre 2014, par von Bek

Miles CAMERON (pseudonyme de Christian CAMERON) (1962-)

Canada, 2013, The Fell Sword

Bragelonne, 2014, 720 p.

Le Chevalier rouge laissait ses lecteurs assister au départ de Gabriel Murien et de sa compagnie de mercenaires pour la Morée, se mettre au service de son empereur. Au début de La Lame noire, le dit empereur est fait prisonnier par Andronicus, son duc de Thrake, avec la complicité du magister (le magicien) et du chambellan impériaux et ce au nom du salut de l’Empire, tandis que la princesse Irène s’enferme dans la capitale Liviapolis. Après avoir levé le siège de la ville, le chevalier rouge se fait octroyer le titre, les fonctions et les terres du duc félon contre la promesse de libérer l’empereur, mais avant d’arriver à cela, d’autres problèmes doivent être résolus : briser le blocus imposé par les villes marchandes étrusques, payer les soldats impériaux que le trésor désastreusement vide a laissé sans soldes depuis plusieurs mois, déjouer les complots et les espions du duc. Pendant ce temps en Alba et dans le Monde sauvage, la situation s’envenime. A Harndon, la capitale albaine, les Galliens de Jean de Vrailly exercent une pression croissante et font courir d’honteuses rumeurs sur l’honneur de la reine. Thorn reconstitue son pouvoir grâce à une mystérieuse puissance et la guerre débute avec une expédition gallienne menée par un chevalier noir aussi fou que de Vrailly aux confins du Monde sauvage et de l’Alba.

Ce deuxième tome de ce qui s’annonce comme une pentalogie [1] a clairement pour rôle de développer ce qui avait été entraperçu dans Le Chevalier rouge dont il est donc très différent. Alors que le premier tome se focalisait, de manière sans doute perturbante pour les lecteurs de fantasy, sur un siège et ne laissait entendre que par bribes que ce n’était que l’amorce d’une lutte de plus grande envergure, La Lame noire lève un certain nombre de voiles sur le conflit qui s’annonce et prépare des événements plus graves. Le livre apparaît du coup comme un lien entre l’ouverture qu’était Le Chevalier rouge et les tomes suivants et manque peut-être un peu d’épaisseur en dépit de son récit central sur le sauvetage de l’Empire par Gabriel Murien et de ses 720 pages dans l’édition française. Qu’on en juge, au risque de gâcher le récit : d’une part trois batailles, dont une tient de l’escarmouche et appelle à une rencontre ultérieure, un choc décisif se met en place très rapidement, dans les soixante-dix dernières pages du roman ; d’autre part, un Empire, un empereur et sa princesse qu’il fallait sauver et dont on ignore jusqu’au devenir après le combat.

L’important du récit ne résiderait donc pas dans cette affaire de complot politique mais dans la construction de l’univers de cette série. La magie occupe encore une place immense, mais aussi le cadre civilisationnel ne serait-ce que parce que le livre dispose des cartes qui ont fait cruellement défaut au Chevalier rouge. Ainsi, la Morée est l’incarnation de l’Empire byzantin, mais d’un empire qui n’est plus que l’ombre de lui-même, dont l’Empereur n’a plus qu’une autorité théorique sur les autres rois et dont l’autorité de son patriarche sur la religion chrétienne est confrontée à celle du patriarche d’une autre ville, Ruhm, translation cameronienne des luttes religieuses entre le pape, patriarche de Rome, et celui de Constantinople. Les autres similitudes abondent, à l’instar de la garde nordikienne, équivalent de la garde varègue byzantine. D’ailleurs, l’auteur ne cherche nullement à cacher cette inspiration comme le prouve les remerciements finaux. Je regrette ici que le traducteur ou l’éditeur français n’aient pas pris soin de mettre un accent sur le "e" final de Thrake pour lui conférer un son plus hellénique et atténuer l’homonymie française avec la traque. Espérons que le lecteur fasse le rapprochement avec la Thrace...

Je refuse de voir des facilités dans ce transfert de la geste arthurienne, des civilisations médiévales occidentales ou byzantines. J’ai dans l’idée que, comme la trilogie de l’Ecorché de Mark Lawrence, le récit de Cameron se déroule dans un avenir lointain que semble attester le calendrier avancé (l’an 6442 est évoqué par une suivante de la reine d’Alba...) mais toujours chrétien, et une allusion à d’anciens pouvoirs ayant dévasté le monde, ce qui pourrait expliquer sa géographie différente mais sa toponymie similaire. Reste à vérifier cette idée en admettant que l’auteur en fasse quelque chose...

La Morée n’est pas le seul théâtre des événements du livre et une large part du récit voit des personnages du Chevalier rouge - le Jack Bill Redmede, l’ancien esclave Peter... - évoluer dans le monde sauvage. Ici les références culturelles de Cameron ne sont pas greco-romaines mais amérindiennes : commerce de fourrures, pemmican, fabrication de canoë à partir d’écorces, comptoirs, forts isolés... jusqu’au fleuve et aux lacs que parcourent l’expédition gallienne qui rappellent le Saint-Laurent et les Grands Lacs. La source d’inspiration est des plus claires.

C’est aussi l’occasion pour l’auteur de colorer son récit de termes empruntés à ces civilisations, notamment en ce qui concerne la Morée (logothète...) qui se rajoute au vocabulaire de l’armement médiéval déjà utilisé dans le premier tome. Parce qu’il met aussi en scène des festivités, La Lame noire use d’un vocabulaire qui n’est pas seulement martial, mais s’ouvre largement au champ lexical de la mode médiévale où perce encore une fois le goût de Miles Cameron pour la reconstitution historique. Je dirais que l’auteur doit beaucoup tenir à ce que son lecteur visualise ses personnages sans toutefois aller jusqu’à la physionomie, car s’il y a beaucoup de descriptions vestimentaires, celles des visages sont très succinctes et se limitent souvent à la couleur des cheveux.

Cela a le mérite au moins de ne pas alourdir un récit dont certains pourraient sortir en se disant qu’en définitive il ne s’est rien passé. D’autres vous diront que c’est L’Empire contre-attaque de la série et qu’il s’y passe des choses capitales pour la suite. Tout se met en place dans La Lame noire et le tournois auquel se rend le chevalier rouge en fin de volume promet d’être le premier choc d’une confrontation de grande ampleur. N’étant pas un fan de L’Empire contre-attaque, je vous dirais que si La Lame noire m’a laissé un peu sur ma faim, il ne l’a pas moins aiguisée et que j’attends avec impatience Le Tournois des idiots. Miles Cameron travaille vite. Il avait bouclé Le Chevalier rouge en dix mois ; La Lame noire avait paru l’année suivante (2013) et le 27 août dernier, il annonçait sur un forum qu’il avait fini Le Tournois des idiots et pouvait se reposer en lisant Jim Butcher. Le livre est annoncé sur Amazon.co.uk pour le 15 octobre 2015, mais sous un autre titre.

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