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Les Perséides

samedi 31 janvier 2015, par Maestro

Robert Charles WILSON (1953-)

Canada, 2000, The Perseids ans Other Stories

Le Bélial, 2014, 320 p.

Les Perséides est un recueil de neuf nouvelles, dont trois avaient déjà été publiées en langue française, et qui est proposé dans une superbe version comme les éditions du Bélial’ en sont coutumières. On y retrouve tout ce qui fait le charme et la force de Robert Charles Wilson, désormais valeur sûre de la science-fiction anglo-saxonne : des personnages à l’épaisseur humaine, des trajets de vie en déshérence, et surtout, une humanité vue par de micro-fissures, capable certes de comprendre l’univers qui l’entoure, mais sans pouvoir réellement agir, avoir de prise sur son devenir. Qu’elle est loin, la vanité scientiste d’antan !

« Les Champs d’Abraham » est un hommage à H.G. Wells, celui de « La porte dans le mur », surtout, dont ce texte est en quelque sorte une variation. L’action prend d’ailleurs place en 1911, en Amérique du nord. Jacob est un jeune homme ayant sa sœur schizophrène à charge, et qui trouve du réconfort dans la boutique d’Oscar Ziegler, libraire de son état. Ce dernier, en échange de fréquentes parties d’échec, lui offre toujours un livre. Jacob est tellement doué au jeu que Ziegler l’invite à dépasser la conscience d’un plateau en deux dimensions seulement, ce qui lui ouvre la porte d’un mystérieux jardin paradisiaque, où une partie de sa sœur déjà morte a trouvé refuge. Jusqu’au jour où tout bascule et se renverse… « Les Champs d’Abraham » est un joli texte, qui laisse volontairement dans l’ombre la plupart des explications rationnelles au profit d’une allégorie sur la difficulté à s’occuper de l’autre plutôt que de soi, jusqu’à s’enfermer. « L’observatrice », que l’on avait déjà pu découvrir dans Utopiales 2012, se situe pour sa part au début des années 1950. Une adolescente canadienne en proie à des visions de visiteurs extra-terrestres est envoyée le temps d’un été chez son oncle, astronome au Mont Palomar. Elle y fait la rencontre d’un Hubble alors en fin de vie, mais qui lui ouvre véritablement les yeux sur la perception que l’on peut avoir de l’univers, moyen pour la jeune fille de retourner l’image qu’elle se faisait de ces étrangers a priori hostiles. Là encore, un simple destin individuel ouvre sur des horizons plus vastes, une certaine sidération fortement teintée de mélancolie.

Avec « Les Perséides », l’intrigue migre -définitivement pour la suite du recueil- à l’époque contemporaine et à Toronto, ville fétiche de l’auteur, dont une librairie d’occasion, Finders, s’impose en tant que lieu récurrent à travers la plupart des nouvelles. Michael est un trentenaire récemment divorcé, qui noue une relation avec Robin, de dix ans sa cadette, une relation qui le confronte à un cercle d’individus convaincus de l’existence de la gnososphère, sorte d’alter-égo de la noosphère. Dans ce récit prenant, Robert Charles Wilson laisse éclater diverses données passionnantes, véritables carburants pour la réflexion (ce principe de l’homme solitaire, héritier du veilleur des premiers âges…), et se permet de jouer à la fois avec Lovecraft (la phobie de Robin consistant à refuser de voir dans les télescopes de peur d’y découvrir l’indicible) et la vie à l’échelle cosmique, les cultures se faisant ici lumière pour en féconder d’autres, par-delà le gouffre des ténèbres. « La Ville dans la ville » se déroule également à Toronto, et c’est cette fois un quadragénaire, Jeremy, universitaire installé et spécialiste du romantisme, qui se prend au jeu d’un défi lancé dans son cercle d’amis : créer une nouvelle religion. Il pratique alors la psychogéographie chère aux situationnistes (elle n’est pas nommément citée ici, curieusement, mais réinventée sous la forme de la paracartographie), laissant son couple s’émietter au rythme de ses marches à travers les axes de Toronto. Il finit par se retrouver dans une ville qui n’existe pas, matérialisation de son désir de fuir le monde, en même temps que constat d’échec face à la disparition de son épouse avec un Autre. Il y a du Borges dans ce texte labyrinthique, à peine moins allusif que « Les Champs d’Abraham ».

« Protocoles d’usage », tout comme « La Ville dans la ville », est finalement à la charnière de la science-fiction et du fantastique. A travers le cas d’un autre divorcé, avant tout bipolaire en phase de traitement, c’est à une interrogation sur les effets secondaires de tous les antidépresseurs, anxiolytiques et neuroleptiques que Robert Charles Wilson nous invite : toutes ces molécules ne sont-elles pas autant de portes ouvertes vers un dialogue avec d’autres représentants du monde naturel, dont la communication passe justement par l’échange chimique ? Comme dans « Les Perséides », c’est le stade supérieur de l’évolution qui semble s’entrouvrir. « Ulysse voit la Lune par la fenêtre de sa chambre » est encore plus incertain, car là, le doute n’est pas véritablement dissipé à la fin du texte. Le caillou acquis par Paul, ami de Matthew et mari de la femme dont ce dernier est tombé amoureux, est-il vraiment un artéfact produit par une conscience supérieure, ou simplement le vecteur par lequel Matthew (et Leah) imaginent les risques et l’impasse de leur possible relation ? Le résultat pour ces deux textes se révèle toutefois moins convaincant que les autres récits du recueil, car moins développé. On leur préfèrera « Le miroir de Platon », qui met en scène un personnage d’écrivain opportuniste et méprisant véritablement détestable, exploitant le filon de la spiritualité new-age et de l’histoire mystérieuse, mais dont on découvre la véritable nature via un artéfact clairement fantastique. La chute s’y révèle particulièrement touchante.

Quant à « Divisé par l’infini », c’est une nouvelle carrefour, puisqu’on y retrouve Oscar Ziegler, désormais placé dans le Toronto de la fin du XXe siècle, et Deirdre, personnage que l’on avait laissé dans « La Ville dans la ville » en fuite suite à la découverte de ses plantations de cannabis, c’est-à-dire en un moment postérieure au récit dont il est question (Robert Charles Wilson reconnaît lui-même qu’il n’y a pas une unique cohérence tout au long des Perséides, mais une multiplicité de sens). Les livres sont d’ailleurs au cœur de l’intrigue, là encore proche d’un Borges, puisqu’il s’agit de romans écrits dans des trames historiques parallèles. Cette nouvelle est sans conteste la plus ambitieuse de l’anthologie, puisqu’elle explore l’avenir de la Terre et de l’humanité, jusqu’à son extinction et la diffusion de sa mémoire condensée en une seule individualité à rebours du temps, en une fécondation de l’imaginaire historique… Robert Charles Wilson laisse là l’impression de vouloir matérialiser le spiritualisme, avec cette conscience de soi capable de duplication infinie. « Bébé perle », qui conclut le recueil, est sans doute le moins convaincant de tous les textes, l’idée d’une forme de vie minérale étant traité d’une manière qui frise franchement le ridicule. Il n’empêche, en dépit de cette conclusion ratée, Les Perséides propose un bel échantillon de ce qui fait l’univers de Robert Charles Wilson.

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