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Le Paradoxe de Fermi

samedi 7 février 2015, par Maestro

Jean-Pierre BOUDINE (1945-)

France, 2002

Denoël, coll. "Lunes d’encre", 2015, 192 p.

Le Paradoxe de Fermi est une parution plutôt surprenante de la part de la collection Lunes d’encre : d’abord, parce qu’il s’agit de la réédition d’un livre paru initialement en 2002, aux éditions Aléas, nettement plus confidentielles que Denoël (livre que l’auteur a repris, des allusions à la crise économique de 2007 étant présentes) ; ensuite, parce que sa longueur autorise à parler dans son cas davantage d’une novella que d’un roman.

D’emblée, l’amateur de science-fiction s’attend à une réflexion cosmique inspirée par le titre, cette hypothèse du physicien Enrico Fermi (Nobel en 1938) selon laquelle si d’autres civilisations que la nôtre existaient dans l’univers, elles auraient dû entrer logiquement en contact avec nous… Pourtant, la lecture des premiers chapitres du livre nous amène de plein pied dans un univers post-apocalyptique, une fin du monde retracé par un de ses protagonistes, un de ces innombrables malgré-nous du proche avenir. La narration de Robert Poinsot, initialement chercheur au CNRS en dynamique des populations, s’articule en effet en deux trames parallèles : l’une centrée sur ce qui semblent bien être ses derniers moments, alors que réfugié dans les Alpes centrales, il s’entête à raconter son histoire en l’écrivant dans des cahiers. L’autre, c’est justement le récit des événements, un récit direct, sans fioritures, brut, qui décrit de manière légèrement clinique la chute de notre civilisation.

Tout débute par une nouvelle crise économique, qui provoque un effondrement en chaîne des banques, des entreprises et des Etats, avec en épée de Damoclès finalement lâchée la question de la dette. L’auteur ne rentre pas dans les détails précis, en prétextant des maigres connaissances sur le sujet de son narrateur. Le fonctionnement social commence dès lors à se gripper, salaires, paiements, accessibilité des produits de consommation courante, au point de désagréger les liens d’ensemble et d’aboutir à la formation de petites unités autonomes, qui tentent comme elles le peuvent de survivre. La situation politique bascule pour sa part dans l’horreur, avec l’embrasement nucléaire du Moyen-Orient (qui avait été précédé, avant la crise de 2022, par l’implosion de l’Afrique, victime d’un dépeuplement massif). Robert et quelques amis, initialement habitants de l’agglomération parisienne, décident alors de partir pour Beauvais, devenue une de ces communautés suffisamment autonomes pour résister aux hordes de pillards et de bandes diverses qui ravagent désormais la planète, autant d’humains en déshérence et sans avenir. Mais ce n’est là qu’une étape, la vie cloitrée et contrainte les poussant à partir vers la Scandinavie, y retrouvant pourtant une autre forme de prison dont les éléments naturels sont les murs.

Un des éléments les plus intéressants de la vision proposée par Jean-Pierre Boudine réside dans l’Ordre, qui témoigne d’une certaine influence de Farenheit 451 (les hommes-livres) ou d’Un Cantique pour Leibowitz, et s’efforce, via une structure très décentralisée, de préserver le savoir sous toutes ses formes. Mais l’insistance portée sur les enfants comme premières victimes du délitement des sociétés modernes, ou la dépendance que cette crise globale révèle quant aux systèmes informatiques et à l’électricité, sont aussi des points frappants du roman. Il y a certes une entropie pesante dans Le Paradoxe de Fermi, presque inexplicable, qui inhibe toute possibilité de reconstruction digne de ce nom et révèle sans doute davantage de choses sur les sentiments de l’auteur et sa conception de l’évolution, attachée à un pesant fatalisme (la technologie, perçue comme inévitable, quelles que soient ses conséquences....), qui n’est autre que celui de la malédiction de l’intelligence humaine : « Nous sommes trop intelligents pour exister durablement » (p.155), ainsi que le déclare un personnage aux réflexions décisives. Se rejoue de la sorte l’opposition instinct / raison, la seconde conduisant à la maîtrise accrue des sciences, mais le premier nous empêchant brutalement d’aboutir à une organisation sociale tout aussi rationnelle et équilibrée (ombre projetée de notre temps de mort apparente des eschatologies révolutionnaires).

Le Paradoxe de Fermi, sans être une lecture désagréable, loin de là, tant son caractère d’authenticité est sensible, ne brille toutefois pas d’une grande originalité. Les habitués du thème y retrouveront les archétypes traditionnels de la désagrégation de la civilisation moderne (ou post-moderne), et la solution proposée au fameux paradoxe de Fermi est facilement et rapidement anticipée (les hypothèses apportées en complément dans la postface sont paradoxalement -sic- presque plus fascinantes).

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