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La Fabrique d’absolu

dimanche 17 juillet 2016, par Maestro

Karel CAPEK (1890-1938)

Tchécoslovaquie, 1922, Tovarna na absolutno

LaBaconnière, collection Ibolya Virag, 2014 (1945 pour la première édition française).

Moins connu que R.U.R. ou La Guerre des salamandres, La Fabrique d’absolu est pourtant une œuvre majeure de l’écrivain de merveilleux scientifique tchèque Karel Capek, un roman où brille de tout son éclat sa verve d’un humour tout en subtilité et d’une profondeur remarquable.

Tout commence par l’invention d’un ingénieur, Marek, invention qu’il a choisi de baptiser de ce nom commun entre tous, carburateur. Oui, mais voilà : non content d’être une source d’énergie sans précédent, basée sur la désintégration de la matière jusqu’en ses tréfonds, le carburateur semble aller si loin qu’il libère l’absolu, autrement dit des parties de l’essence divine, de ce grand tout insaisissable. Ce faisant, les individus entrant en contact avec cette sainte fragrance acquièrent une forme de transcendance, se voyant dotés de pouvoirs et surtout d’une conviction nouvelle et indestructible. Offrant cette découverte à son camarade de jeunesse Bondy, industriel installé, Marek permet à son invention de se généraliser, et de bouleverser en conséquence son pays puis le monde tout entier.

Dans un premier temps, les carburateurs installés dans les usines y prennent rapidement le pouvoir, générant une forme de surproduction ahurissante, et désorganisant le système économique capitaliste. A travers ce tableau d’une société de l’abondance, mais qui ne parvient pas à en faire profiter tous ses membres, par impossibilité d’une distribution rationnelle et faute de moyens d’échange stables (l’inflation atteint des sommets), il n’est pas impossible que Karel Capek se moque des tentatives de construction du socialisme en Russie soviétique, avec d’ailleurs une pique clairement lancée contre la bureaucratie administrative, élément insubmersible en dépit de tous les changements révolutionnaires.

Mais la satyre de l’auteur n’épargne personne : quelle ironie, en effet, de voir que le pays est finalement sauvé de la famine grâce au bon sens des paysans, dont Capek se moque là encore, tout en finesse. Par la suite, c’est surtout au déchaînement d’une fièvre mystique que l’on assiste, les prophètes se multipliant, qui à partir d’une drague, qui d’un manège de chevaux de bois, autant de lieux saints se faisant concurrence. Tous les cultes, y compris les plus laïcs en apparence, cherchent en effet à s’approprier cet absolu, engendrant des affrontements de plus en plus sérieux entre sectateurs.

Et c’est là que le roman acquiert une nouvelle dimension, et devient littéralement dantesque, mettant en scène une nouvelle guerre mondiale causant 200 millions de morts, guerre brouillant les repères géographiques, suscitant l’émergence d’un nouveau Napoléon en France et se terminant par une ultime bataille… dans un bar ! On ressent là tout le cynisme d’un homme marqué à jamais par le premier conflit mondial, un état d’esprit dont on pourrait rapprocher celui, quinze ans plus tard, du Messac de Quinzinzinzili. « Vous savez, chaque nation croit posséder la Vérité absolue. (…) Une sorte de passion humaine. » (p. 261).

L’invention finit donc, comme souvent dans ce merveilleux scientifique Cassandre des dangers de la science, par être détruite, non sans avoir révélé la nature de l’humanité du XXe siècle, habitée par l’idéalisme, les passions ferventes, politiques, nationales ou religieuses, une humanité poussée ainsi à l’incandescence…

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