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La Guerre des salamandres

samedi 26 décembre 2015, par Maestro

Karel CAPEK (1890-1938)

Tchécoslovaquie, 1935, Valka s Mloky

Cambourakis, 384 p., 2012.

De Karel Capek, on retient essentiellement, sinon exclusivement, l’invention du terme de robot (un néologisme visiblement élaboré par son frère, d’ailleurs) dans la pièce de théâtre R.U.R.. Mais cet écrivain tchécoslovaque de l’entre-deux-guerres a également signé d’autres œuvres de science-fiction, dont une des plus connues est La Guerre des Salamandres. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce roman, qui débute un peu poussivement, monte très vite en puissance.

Tout commence par la découverte d’un capitaine au long cours, qui, cherchant des huitres perlières dans l’archipel indonésien, rencontre finalement une espèce de sauriens aquatiques inconnue, bipèdes et à l’intelligence aiguisée. Souhaitant monter une affaire autour de cette main d’œuvre, qu’il aide à se préserver de ses prédateurs habituels, les requins, il rencontre un homme d’affaire et compatriote tchèque, avec qui il débute une entreprise vouée à un succès colossal. Un véritable consortium est rapidement monté (le Salamander Syndicate), car ces salamandres, dont la multiplication est désormais exponentielle, se révèlent pouvoir servir à moult tâches sous-marines. D’abord ivre de puissance prométhéenne, pensant créer de véritables continents artificiels, l’humanité, profitant sous toutes ses formes des salamandres (les détails sur les traitements qui leur sont infligés suscitent à bien des égards le dégoût), déchante peu à peu, lorsque ces créatures, maltraitées, véritables nouveaux esclaves, se révoltent et entament une guerre sans pitié, menaçant l’espèce humaine d’extinction.

De prime abord, la critique de La Guerre des Salamandres vise bien sûr l’exploitation capitaliste et la soif de profit des bourgeois, prêts à tout, y compris à vendre la corde qui servira à les pendre (selon le célèbre mot de Lénine), tant que l’argent gagné peut continuer à couler (les armes dont se servent les salamandres leur sont vendues, même en plein conflit) ; les salamandres représenteraient ainsi les prolétaires, dominés puis vengeurs. Toutefois, Karel Capek, se rapprochant d’un Jacques Spitz à la même époque, se distingue par une prise de distance vis-à-vis de tout engagement idéologique, et une forme de pessimisme, voire de misanthropie sagace et subtile. Car de cette revanche des salamandres, ne sortiront que de nouvelles rivalités nationales, les reptiles singeant finalement les humains jusqu’à l’anéantissement, permettant alors, en une vision cyclique, aux humains d’expérimenter un nouveau départ de pratiquement zéro. Plus largement, le roman tourne en dérision nombre de professions jargonneuses et de traits des sociétés de son temps, que ce soit les philosophes du déclin (Oswald Spengler ?), les spécialistes animaliers, les rejetons de classes sociales favorisées (les chapitres VI et VII du livre I sont délicieux), les effets de la mode, les journalistes et leur recherche de sujets vendeurs, les idées féministes (avec le mode de reproduction des salamandres, qui n’a pas besoin de rapport sexuel direct), les chapelles de toutes sortes, religieuses ou laïques (la proclamation de la IIIème Internationale page 247, signée Molokov -sic- et censurée de plusieurs passages, est irrésistible).

Le plus étonnant, d’ailleurs réside dans les choix de mise en forme. Le livre se révèle en effet bourré d’audaces, usant de typographies d’une grande diversité, reproduisant des articles de journaux, des plaques de façade, des mots manuscrits ou des coupures de presse à foison, ce qui aboutit à une narration presque éclatée, véritablement novatrice, renforçant le caractère polymorphe de la narration, qui permet une appréhension globale des événements. Pour cela aussi, La Guerre des Salamandres peut être considérée comme un roman majeur du genre.

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