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La Fille-Flûte et autres fragments de futurs brisés

dimanche 14 août 2016, par Maestro

Paolo BACIGALUPI (1972-)

Etats-Unis, 2008, Pump six and other stories

Paolo Bacigalupi est cet auteur étatsunien qui a fait une entrée fracassante dans le panthéon de la SF (anglo-saxonne), raflant le Hugo, le Nebula et le Locus pour le roman La Fille automate. Avec La Fille-Flûte, c’est à un ensemble de dix nouvelles que l’on est confronté, l’occasion de redécouvrir sa vision d’un avenir inspiré du cyberpunk. C’est particulièrement vrai dans « Du dharma plein les poches », qui se déroule dans la mégapole chinoise de Chengdu. L’attirance de Bacigalupi pour l’extrême orient et les quartiers interlopes s’accompagne d’une vision saisissante mais sans doute insuffisamment développée dans le cadre d’un court récit, celle d’une architecture biologique ; on y suit un jeune débrouillard, qui se retrouve un peu malgré lui en possession de l’esprit du dernier dalaï lama… L’humour vient ici légèrement tempérer le tableau d’un proche avenir sombre plus violent et inégal que jamais.

« L’homme des calories » décline un thème cher à Paolo Bacigalupi, celui des semences génétiquement modifiées et désormais captives des transnationales : c’est là un moyen d’élargir la vision du monde de La Fille automate, l’action se déroulant le long du Mississippi à travers les yeux d’un immigré indien. « Le Yellow Card » semble carrément avoir été réutilisé dans le cadre du roman sus cité, avec son personnage de magnat retombé au ras du sol, suite à des mouvements nationalistes extrémistes ayant chassé les Chinois de Malaisie ; mais la roue du destin ne cesse de tourner… La nouvelle éponyme met en scène une des féodalités d’un futur néo-libéral poussé à l’extrême, semble-t-il, où les puissants peuvent s’acheter des enfants de classes populaires afin de les remodeler à leur guise, jusqu’à en faire des œuvres d’art… au risque de les briser.

Dans « Groupe d’intervention », c’est à la surpopulation que l’avenir est confronté, une surpopulation causée par l’existence de traitements de rajeunissement, et qui conduisent (non sans excès, c’est le propre de bien des fables ici présentes) à la mise en place d’un corps de police chargé de dénicher les femmes rebelles à ce mode de vie, et qui enfantent, afin de détruire purement et simplement leur progéniture ; exercer une telle tâche ne peut cependant laisser totalement indifférent. Car Bacigalupi ne laisse pas l’optimisme désarmer, même si c’est parfois une libération en forme d’impasse. Ainsi, «  Le chasseur de tamaris » nous présente des Etats-Unis visiblement éclatés, où l’eau est devenue un bien ultra-précieux, dont le protagoniste de la nouvelle se retrouve finalement privé, la Californie ayant tout fait pour monopoliser cette précieuse ressource : une nouvelle illustration de cette inégalité sociale qui gangrène le monde.

« La pompe six » est encore plus dérangeant, car c’est par petites touches que l’auteur nous décrit une New York du XXIIe siècle encore proche de nous. Certains éléments interrogent toutefois le lecteur, l’ampleur du travail de traitement des eaux usées, les difficultés à tomber enceinte, jusqu’à la présence croissante de trogs, sortes de singes légèrement plus évolués… jusqu’à ce que l’on découvre que cette société est en pleine déliquescence, une fin du monde en douceur, où l’inculture ne cesse de gagner du terrain. Dans « Le Pasho », visiblement situé dans un univers post-apocalyptique, et qui n’est pas sans évoquer Un Cantique pour Leibowitz, les traditions d’un peuple du désert se heurtent à l’évolution impulsée par une cité réceptacle du savoir, un conflit d’autant mieux rendu qu’il passe par l’opposition tragique entre un grand-père et son petit-fils, devenu pasho, c’est-à-dire conservateur de ce savoir qu’il s’agit de distiller au compte-goutte, pour mieux le digérer.

« Peuple de sable et de poussière » est encore plus direct dans sa critique de la technophilie de notre époque, du transhumanisme tout particulièrement. Les super soldats décrits n’ont en effet plus grand-chose d’humains, et leur découverte d’un chien, un vrai, sera le révélateur d’un mode de vie qui ne peut exister qu’en supprimant le vivant. Le seul texte un peu à part est « Plus doux encore », nouvelle qui n’a absolument rien à voir avec la science-fiction, puisqu’il s’agit de pénétrer l’esprit d’un meurtrier ordinaire, démonstration stylistique aussi empathique que troublante. La Fille-flûte est donc un bon condensé de l’univers et de la prose de Paolo Bacigalupi, une vision à peine distordue de notre présent, dans ce qu’il a de plus sombre, de plus inquiétant, et aussi de plus humain…

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