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Les Enfants du mirage, tome 1

Les chefs-d’oeuvre de la SF française 1970-1980

dimanche 12 février 2017, par Maestro

Richard COMBALLOT, dir.

France, 2001

Naturellement, 432 p.

Voilà une publication malheureusement épuisée, et qui complète à merveille, en l’approfondissant, l’anthologie L’Hexagone halluciné. Ce copieux ouvrage était destiné à n’être que le premier volume d’une trilogie portant sur la production de nouvelles durant les trois dernières décennies du XXème siècle. Richard Comballot précise tout de suite les divergences qu’il a avec l’anthologie dirigée entre autres par Gérard Klein : le jugeant partial, il déclare de son côté avoir voulu restituer la richesse de cette décennie marquée par Mai 68, et habitée par l’esprit militant et contestataire, l’attente de la révolution (le mirage du titre ?). La préface de Jean-Pierre Andrevon, justement intitulée « Années 70… années 68 !  », effectue un rappel de ce contexte, démontrant ainsi la fidélité du bonhomme à ses premiers amours… On ne peut que se réjouir d’une telle sélection, qui peut permettre de commencer à porter un regard plus nuancé sur cette période particulièrement prolixe de la littérature française de SF, une période qui a souffert de la remise en cause des idéaux révolutionnaires dès la fin des années 70. Cela nous permettra en outre de voir ce que la dimension politique de toute une partie des ouvrages de SF français parus à la fin du XXe siècle (Ayerdhal, Pierre Bordage, Johan Heliot) doit aux réalisations engagées de cette époque. On regrettera simplement l’absence d’un dictionnaire des auteurs, avec une brève présentation de chacun d’entre eux, et pourquoi pas d’une chronologie couplée des nouvelles et des événements marquants de la décennie…

Les divers textes proposés sont en tout cas bien révélateurs d’un malaise et d’une critique de la société de l’époque. Le « Permis de mourir  » de Philippe Curval est une habile et prenante métaphore de l’aliénation des individus au sein de nos sociétés contemporaines, transposée ici dans l’avenir et sous une forme androïde, déshumanisation oblige ; au-delà d’une critique passagère qui écorne les bureaucraties, le suicide accepté qui se transforme en chasse sans pitié, dans cette jungle où chacun est un prédateur potentiel pour l’autre, fait froid dans le dos. « Le temps des cerises », de Christine Renard, et « Cinq minutes avant l’apocalypse, dites donc vous arrivez à temps ! », de Bernard Blanc, sont plus explicites. Le premier, dont la conclusion fait explicitement le lien avec l’écrasement de la Commune et l’espoir qui lui survit, imagine une société libertaire idyllique mise en place sur une autre planète, mais qui est ramené à l’ordre militaire (exécutions des contestataires, abrutissement des 75 heures de travail hebdomadaires) par des réactionnaires qui ne peuvent supporter un tel contre modèle. Le second, construit dans un style plus haché, nerveux, dénonce les dérives autoritaires du pouvoir, ces instruments du décérébrage que sont la télévision et la radio, l’urbanisation galopante, l’essor de la violence, de la pollution (atomique en particulier) et la restriction des ressources de base, le mépris de la vie ; dans ce monde obscur, ce sont des chats qui symbolisent l’éveil des consciences, protégeant les jeunes enfants, sans pour autant que les quelques contestataires se contentent de vivre à la campagne, en basculant dans la lutte armée contre les forces policières et militaires (« CAR CES HOMMES EN UNIFORMES N’ONT PLUS RIEN A VOIR AVEC LA VIE – CE SONT DES CADAVRES EN ARMES QUI DEFILENT AU PAS CADENCE – CE SONT DES MORTS !  » p. 77).

Autres thèmes clairement liés au renouveau de la contestation dans la foulée de Mai 68, la sexualité et l’écologie. Pour la première, Michel Jeury (« Les vierges de Borajuna ») et Joëlle Wintrebert (« La Créode  ») semblent, chacun à leur manière -plus près de la richesse d’un Vance pour Jeury, avec beaucoup de sensibilité pour Wintrebert-, mettre en garde contre un féminisme trop extrémiste, susceptible d’inverser la domination et d’oublier la complémentarité des sexes. Sans oublier l’épanouissement d’une sexualité libre « Dans l’ombre bleue des mille pieds de la machine », signé Gilbert Michel, vision poétique du désir d’échapper à l’ordre étouffant et au conformisme. Christian Vila, avec « L’océan », livre un message simple sur la nécessité vitale de préserver la nature, un très beau texte, poignant, sur la chasse à la sirène. De son côté, René Durand, dans « Le Zaïre ou Perpignan, François Mowgli, François Tarzan », anticipe un réchauffement climatique transformant la Catalogne en zone tropicale, engendrant du même coup un retour à une vie plus simple. On pourrait y rattacher le texte de Pierre Pelot, « Pionniers », où la migration des quinze milliards de Terriens pour un monde neuf sonne comme un recommencement des mêmes erreurs, d’une croissance aveugle, à l’opposé du choix fait par deux humains ayant choisi la vie sans technologie mais sur Terre. Quant à « La canonnière épouvante », de Daniel Walther, inspiré par le film Apocalypse Now, l’allusion au conflit vietnamien y est limpide, et le message très clair, servi par une écriture précieuse : chaque peuple, chaque civilisation, extra-terrestre ou non, a droit à l’autodétermination et à vivre en paix. La seule nouvelle qui échappe à ces thématiques clés d’une époque est celle de Christian Léourier, « La roulotte  », évocation nostalgique de la magie et du jeu de l’enfance.

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