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Rasta solitude

dimanche 1er juillet 2018, par Maestro

Philippe CURVAL (1929-)

France, 2003

Flammarion, coll. "Imagine", 338 p.

Ce recueil dédié à Jacques Chambon, qui en avait initié l’idée, est conçu autour de l’expression d’une science-fiction rastaquouère, c’est-à-dire centrée sur l’autre, l’empathie à son égard, et la solitude dans laquelle l’étranger peut se trouver enfermé. Philippe Curval évoque d’ailleurs explicitement dans sa préface un contexte favorable au rejet de l’immigré -nous sommes aux lendemains du choc de 2002-, avec qui il se solidarise par principe.

« Une tête à soi » se déroule dans un proche avenir, au cœur d’une zone urbaine en pleine déliquescence, à commencer par le centre commercial dans lequel le jeune André a pris l’habitude de roder. Sa vie bascule le jour où il est agressé par un de ses voisins d’immeuble, et qu’il découvre l’expérience à laquelle ce dernier avait pris part… Déclinaison sur le thème du transfert du cerveau, « Une tête à soi » peut être lue comme le risque d’une jeunesse phagocytée par une frange âgée de la population, en constant essor, car de cette fusion des esprits, des consciences, ne résulte qu’un effacement des plus faibles. «  Portrait sans visage » joue avec des thèmes chers à l’auteur, celui de la photographie et de l’identité. Ici, un écrivain à succès se retrouve dans un pays étranger, ayant oublié ce qui l’amenait en ces lieux. Recouvrant quelques bribes de mémoire, il se fait d’abord tirer le portrait par une jeune et brillante artiste, avant de devoir prononcer une conférence très attendue. Il découvre en réalité que sa célébrité a conduit les habitants à s’affubler de la reproduction de son propre visage, démultipliant d’autant son apparence, véritable « carnaval totalitaire ». Dans cette ville de lendemain de révolution, il est tentant de voir le risque véhiculé, aux yeux de Philippe Curval, par les idéologies collectivistes, d’un bonheur imposé, malgré soi ; mais l’on peut tout aussi bien lire ce texte à travers la dénonciation du conformisme médiatique, qui vassalise sans difficulté les technologies nouvelles, et entraîne l’abdication de l’individualité au profit d’un pseudo-modèle à suivre.

« Canards du doute », une des meilleures nouvelles du recueil, est une dénonciation de l’avenir technologique de nos sociétés contemporaines, phagocytées par les écrans et le tout-informatique, à travers la maladie d’un jeune homme (le diesel, une affection à prions), qui ne peut être soignée que par un retour à la lecture traditionnelle ; ce faisant, il va créer un phénomène d’accoutumance qui le poussera à la résistance, via l’écriture personnelle. Un hymne à la créativité artistique, à la maîtrise réfléchie du langage et donc de l’expression personnelle, et une critique sans appel du conformisme médiatique. « Blanche Neige et un seul nain », sous des dehors de détournement iconoclaste et trash du conte de fée (le nain y sodomise tout de même la dite Blanche Neige à plusieurs reprises !), est une nouvelle évocation des dangers incarnés par des nouvelles technologies de plus en plus connectées entre elles, une variante sur le thème de la fameuse Singularité.

« OVNI soit qui mal y pense » est plus léger, même si cette histoire d’un ancien hiérarque du Parti communiste chinois, en pleine déchéance, contacté par une espèce extra-terrestre afin d’endosser le rôle d’un dictateur sur une exo-planète, et qui se voit finalement surpassé dans ce rôle par sa propre fille, est une allégorie sur les rivalités entre bureaucrates et/ou politiciens, voire sur le désir de violence par en bas, le masochisme des masses extra-terrestres pouvant faire office de caricature de l’acceptation plus ou moins volontaire de populations ici moquées car effaçant l’individu. Les extra-terrestres, déjà présents dans « OVNI soit qui mal y pense », sont au cœur de « Barre/Watis » et « Le sourire du chauve ». « Barre/Watis » est une des pépites de Rasta Solitude, l’épilogue tragique de la destinée d’un extra-terrestre, capturé comme otage et exilé sur une Terre dont l’essentiel des habitants sont partis depuis longtemps à la conquête de l’univers, pour y faire régner le mal endémique de la colonisation et de l’impérialisme. Constitué de la symbiose équilibré de trois entités dissemblables et pourtant complémentaires, ce Wati croit pouvoir trouver l’aide, immigré fuyant face à une police sans pitié, d’une humaine rebelle, qui ne cherche finalement que son propre intérêt. Cette forme de vie est la parfaite métaphore de cette union rêvée, enfin trouvée, génératrice de ce qui fonde l’existence selon Philippe Curval, la création artistique. Le parfait opposé des Suprêmes, descendants d’humains qui s’en sont terriblement éloignés à force de manipulations génétiques et d’améliorations typiquement post-humanistes ; l’humanité est tout juste bonne à enseigner l’amour aux Watis, à condition de ne pas le faire basculer dans l’hypocrisie... «  Le sourire du chauve  » est d’une certaine manière plus traditionnelle, cette histoire de rencontre amoureuse étonnante entre un touriste victime d’une peur de la calvitie et son médecin finissant par déboucher sur la constitution d’une entité plurielle, goulue en existences humaines, née en milieu marin, matrice transparente, pour finir par se joindre à une mission cosmique d’exploration de la vie sous toutes ses formes. Enfin, la nouvelle éponyme est aussi sobre qu’implacable. On y découvre en effet une entité gardienne d’un phare cosmique, marquant la limite de l’univers, confrontée bien malgré elle à une expédition terrienne, dont les membres, pourtant sous évolués -ils ne maîtrisent pas la télépathie, nécessaire à toute réelle empathie et compréhension de l’autre-, parviennent, par leur violence intrinsèque et distinctive, à briser ce barrage pourtant fraternel.

Plus énigmatique, ce huis-clos balnéaire qu’est « La vie est courte, la nature hostile et l’homme ridicule », tout entier résumé dans son titre, tant cette description de la vie médiocre d’un humain semblant prisonnier d’une plage et d’un morceau d’océan, se fixant des objectifs vains et finissant par mourir d’une façon dérisoire est une vision cruelle, moqueuse et presque nihiliste de l’existence humaine. De même, « Dédale en pente douce » et « Sal Rei » ne se laissent pas apprivoiser ni interpréter facilement, au-delà d’une déclinaison originale de la légende du labyrinthe et d’Icare pour le premier, d’une illustration de la quête des origines pour le second. On peut y lire une nouvelle démonstration de la force rémanente de ce qui est tapi dans notre inconscient, ainsi qu’une dénonciation affirmée du tourisme de masse, uniformisé et autiste , déjà à l’œuvre dans Voyance aveugle, entre autre.

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