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Civilizations

C’est du meilleur !

dimanche 5 avril 2020, par Maestro

Laurent BINET (1972-)

France, 2019

Grasset, 384 pages.

L’uchronie a décidément le vent en poupe ! Après les anthologies de Bertrand Campeis chez Rivière blanche (Dimension Uchronie) et les ouvrages émanant d’historiens, voici donc une incursion d’un auteur non genré, remarqué toutefois pour un roman historique exemplaire, HHhH. Laurent Binet a choisi les débuts des temps modernes pour situer le cœur de son livre, mais le principal récit est précédé de deux parties capitales.

La première met en scène la fille d’Erik le rouge, qui, partie du Vinland, explore une bonne partie du continent américain. Une expédition au cours de laquelle elle fait découvrir aux Amérindiens chevaux, métaux, et leur permet d’acquérir une forme d’immunité à l’égard de certains microbes originaires de l’Ancien Monde. La seconde partie se compose de larges extraits du journal de Christophe Colomb lors de son premier – et dernier – voyage. Le navigateur génois envoyé par la double couronne d’Espagne se heurte en effet à une résistance imprévue de la part des Amérindiens, enrayant toute conquête européenne du nouveau continent.

L’espace est ainsi laissé libre pour un certain Atahualpa, prince inca. Dans notre continuum, il fut le dernier empereur de son peuple avant l’invasion de Pizarro et de ses hommes. Dans Civilizations, il fuit son frère, souverain légitime, jusqu’à Cuba, avant d’embarquer pour l’autre rive de l’Atlantique. La suite du roman est alors basée sur le procédé typique du retournement. Comme Cortès ou Pizarro, il est à la tête d’une maigre troupe, et parvient par la ruse à capturer le principal souverain adverse, Charles Quint. Comme eux, également, il s’attire la sympathie de tous ceux que l’Espagne a persécuté, les minorités religieuses, morisques, conversos, et parvient à renverser la situation à son avantage.

L’équilibre diplomatique de l’Europe en est bouleversé, un Henry VIII faisant même le choix de se convertir à la nouvelle religion solaire (clin d’œil à son basculement intéressé dans le protestantisme). Le vrai Pizarro joue dans ce contexte le rôle de La Malinche, cette Amérindienne ralliée à l’envahisseur étranger. Plus l’intrigue avance et se développe, plus le plaisir s’étend. Un moment particulièrement savoureux réside dans l’échange épistolaire entre Thomas More et Erasme, échange ayant réellement eu lieu, mais que Laurent Binet détourne avec malice. Les enjeux existant au cœur du Saint Empire romain germanique débouchent également sur un pastiche des 95 Thèses de Martin Luther, lui aussi personnage majeur du roman.

Même si les débuts de l’expédition d’Atahualpa demeurent bien fragiles sur le plan de la crédibilité, Civilizations marque la revanche des vaincus de l’histoire, chantres ici d’une politique plus éclairée que celle des souverains chrétiens (tolérance religieuse à la romaine, réforme agraire au profit des paysans) ; Laurent Binet se rapproche ainsi du Jacques Boireau des Chroniques sarrasines, tout au moins pour un temps trop bref, ou de La Porte des mondes de Robert Silverberg. Le roman se conclut par une ultime partie, mettant à l’honneur Miguel de Cervantès baloté à travers moult aventures, éclairant au passage les prolongements géopolitiques de ce XVIe alternatif et son rêve d’une plus grande harmonie humaine.

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