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Le secret ottoman

dimanche 26 avril 2020, par von Bek

Raymond KHOURY (1960-)

Grande-Bretagne, 2019, Empire of Lies ou The Ottoman Secret

France, Presses de la Cité, 2020, 600 p.

Sans peut-être le savoir, Raymond Khoury a sans doute réussi une première : son Secret ottoman s’avère la première uchronie jamais écrite à avoir choisi la défaite subie par l’armée ottomane assiégeant Vienne en 1683 comme point de divergence [1] . Peu connu en France, sauf des passionnés d’histoire, cet échec est pourtant important puisqu’il amorce le reflux territorial de l’Empire ottoman et le début de son long déclin.

Dans le prologue du roman de Raymond Khoury, un mystérieux personnage apparaît nuitamment quelques mois avant dans la chambre du sultan Mehmed IV et explique au monarque qu’il connaît les moyens de faire de lui un grand conquérant, plus grand même que ses prédécesseurs Mehmed II, le conquérant de Constantinople, et de Soliman le Magnifique qui, ayant conquis la Hongrie, échoua devant Vienne. Quelques mois plus tard, alors que Vienne est assiégée, une ambassade ottomane tue le roi de Pologne Jean III Sobieski et le duc Charles V de Lorraine, commandant l’armée de secours qui aurait dû triompher des Ottomans à Kahlenberg.

Environ un quart de millénaire plus tard, un voyageur temporel apparaît sur un quai de la Seine dans un Paris qui n’est pas celui que nous connaissons, car, après l’attentat et la victoire ottomane en 1683, les Ottomans ont déferlé sur l’Europe de l’Ouest, prenant Paris en 1694 (et décapitant Louis XIV au passage). Le voyageur, malade, vient profiter des connaissances médicales modernes, des progrès scientifiques dont il est largement à l’origine tout comme il est à celle de la victoire de 1683. Le lendemain, Kamal Arslan, agent estimé de l’unité anti-terroriste de la Tachkilat i-Hafiye, la police secrète du sultan, assiste dans la cour de la mosquée Mehmediyye, anciennement les Invalides, à la décapitation de coupables de complot contre l’Etat, une exécution qui n’aide pas à améliorer ses relations avec la famille de son frère, notamment sa belle-sœur, Nisrine, une avocate qui a à cœur de protéger la société d’un Empire de plus en plus autoritaire. Or, le mystérieux voyageur se retrouve entre les mains de son frère, Sayyid Ramazan, anesthésiste compétent, qui s’avère très intrigué par les tatouages qui couvrent le corps de l’homme et commence à fouiner en dépit des risques que cela représente dans une société sous surveillance électronique. Ses recherches vont bouleverser sa vie, celle de sa famille et celle de son frère.

Devenu célèbre avec son premier roman Le dernier templier (2006), Raymond Khoury n’en est pas à son premier thriller et ce roman-ci en est un. Cependant son rythme est bien moins haletant, l’action peinant à démarrer, et dans les deux cents premières pages, le suspense repose essentiellement sur la prise de risque de Ramazan, puis de son épouse Nisrine, dans la découverte du secret du voyageur temporel. Les événements se précipitent ensuite, mais le récit tend à n’être qu’une grande course-poursuite en partie à travers le temps. Les moments dramatiques ne manquent cependant pas et s’avèrent très intenses et même émouvants.

L’aspect uchronique est pour sa part très réussi, en dépit de la monumentale bourde éditoriale - c’est le cas de le dire - que constitue la présence de la Tour Eiffel sur les couvertures des éditions anglo-saxonnes ou française puisque l’édifice a été construit après 1683. L’auteur n’a pas fait ce genre d’erreur et semble s’être bien documenté, notamment sur le siège de Vienne. L’historien tiquera peut-être, car, alors que la technologie de cet autre monde est similaire à la notre, l’évolution suivie par les sociétés européennes consiste en une très forte turquisation et islamisation. Or il me semble que l’Empire ottoman n’a pas eu une empreinte culturelle aussi forte.

Certes les églises les plus importantes sont devenues mosquées, à l’instar de Sainte-Sophie de Constantinople, mais les populations n’ont pas pour autant abandonné leurs langues ou leurs religions sous son égide. Elles ont peut-être été invitées à le faire, mais en tout cas n’ont été pas systématiquement forcées. J’en veux pour preuve l’existence des langues hongroise ou serbo-croate après deux, voire trois, siècles d’occupation. J’en veux pour preuve l’existence de l’Eglise orthodoxe. L’Empire ottoman était un empire cosmopolite qui n’a que tardivement engagé une assimilation culturelle avec les Jeunes-Turcs à la fin du XIXème siècle, et encore celle-ci est-appliquée en Anatolie et pas dans tous les territoires d’un empire déjà bien amoindri. Elle est d’ailleurs une réaction au déclin. Certes, Raymond Khoury aurait pu expliquer cela par une volonté politique impulsée par le conseiller spécial du sultan qui a frayé avec l’Etat islamique en son temps, mais il ne le fait pas. Reste que tout cela ne gâche pas le livre.

Certains cependant s’agaceront du message politique clairement affiché et revendiqué dans la postface du livre. Raymond Khoury y défend la fragilité des démocraties et s’en prend aux populismes comme aux dictateurs qui ont confisqué le processus démocratique. Poutine, les El-Assad, Erdoğan et même Donald Trump sont ainsi montrés du doigt que ce fut par Rachid Sayid ou par un vendeur de kebab viennois particulièrement philosophe. Raymond Khoury met en avant les progrès démocratiques accomplis progressivement fut-ce au prix des nombreux morts. Un point de vue libéral, au sens politique et pas économique, qui ne plaira pas aux plus conservateurs et encore moins aux admirateurs de l’autoritarisme en politique. J’avoue que ce n’est pas l’aspect du roman qui m’a le plus gêné, bien au contraire.


[1Pour autant qu’on puisse en juger en s’appuyant sur le site bien documenté Uchronia.net.

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