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Cela aussi sera réinventé

dimanche 10 janvier 2021, par Maestro

Christophe CARPENTIER

France, 2020

Au Diable Vauvert, 272 p.

Les amateurs le savent bien, en science-fiction, il y a les auteurs de genre, qui écrivent et publient quasi exclusivement chez les éditeurs dédiés, et il y a les auteurs plutôt étiquetés littérature générale, qui font quelques incursions en science-fiction sans toujours en assumer le nom. Christophe Carpentier, lui, est un peu à part, puisqu’il écrit une science-fiction très personnelle, principalement chez P.O.L. (citons en particulier son diptyque Le Mur de Planck) ; si l’on devait le rapprocher d’un autre écrivain, ce serait sans doute d’Antoine Volodine, lui aussi difficile à classer.

Son nouveau roman, Cela aussi sera réinventé, est le premier à paraître Au Diable Vauvert, et de prime abord, aborde la thématique du post-apocalyptique. Le premier des quatre chapitres du récit brosse en effet le tableau de la Terre confrontée à l’Accablement climatique. Séismes et autres catastrophes naturelles torturent le cadre de vie humain, et des Vents obscurcissants recouvrent de tornades de sable jusqu’à des parties entières de continents (on n’est pas loin du Vent de nulle part de Ballard). Seules des communautés de survivants s’efforcent de braver ces épreuves de toutes sortes, parmi lesquelles se distinguent les Nomades décontextualisés. Totalement pacifiques et non-violents, ils parcourent les zones les plus hostiles, transportant aux eux des serres portatives et des batteries rechargeables, et s’ingéniant à faire de nouveaux adeptes.

Car la Décontextualisation nomade ressemble fort à une nouvelle religion, attachée qu’elle est à la nécessité d’opérer une rédemption vis-à-vis de la nature afin d’expier le mode de vie antérieur ayant conduit à l’Accablement climatique. Il y a également, dans cette doctrine, une façon de revenir à l’existence qui était celle de nos premiers ancêtres, arpentant la planète sans jamais se fixer et ayant une empreinte carbone dérisoire ; les migrants de la pauvreté actuels seraient ainsi les éclaireurs d’un nouveau monde... Les deux chapitres suivants effectuent un retour en arrière vers la genèse du mouvement. D’abord avec Claire Kraft, première initiatrice de la Décontextualisation nomade qu’elle renia ensuite, puis avec plusieurs de ses disciples ayant poursuivi ses réflexions et les ayant surtout mises en pratique, jusqu’au martyre totalement accepté.

Ce monde qui est le leur est aussi un peu le nôtre, à quelques années de distance, suppose-t-on, mais les éléments donnés sur ce proche avenir sont succincts : une semaine de travail passée à 24h, une eau qu’il est nécessaire de mieux rationner, quelques lignes sur la guerre du Nil, cela fait bien peu et laisse en grande partie le lecteur sur sa faim. L’ultime chapitre, décrivant le monde d’après, n’offre que peu de développements supplémentaires, en dehors d’une obligation de se confesser quotidiennement et d’un examen policier de ces confessions personnelles pour repérer les déviants à la doctrine. Car Cela aussi sera réinventé est avant tout un roman théorique, où les discussions présentées sur le mode théâtral (et en partie artificielles) permettent d’abord d’exposer des thèses. Il est d’ailleurs tentant de voir dans la Décontextualisation nomade une doctrine proche du bouddhisme par certains aspects – la négation des passions et des attachements – qui rejette toutes les idéologies, tous les militantismes [1], recherchant une voie par-delà le bien et le mal.

Critique du post-modernisme, de l’absence d’alternative claire à un monde qui ne cesse de s’enfoncer, ou de ces prophètes de tout type dont les enseignements sont autant d’impasses ? Seul le lecteur pourra trancher. En l’état, Cela aussi sera réinventé est un livre plutôt aride, aux rares fulgurances poétiques (cet aquarium dévorant né de l’océan lui-même), fort de quelques idées notables, mais qui aurait sans doute gagné en puissance à adopter des formes de narration plus attractives, sans pour autant être linéaires.


[1Y compris l’antifascisme, par exemple (au passage, signalons une confusion entre le 6 décembre 1934 et le 6 février 1934, date réelle des manifestations des ligues d’extrême droite à Paris).

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