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Les temps ultramodernes

dimanche 20 mars 2022, par Maestro

Laurent GENEFORT (1968-)

France, 2022

Albin Michel, coll. « Albin Michel Imaginaire », 464 p.

Délaissant pour une fois les vastes horizons du space opera dont il est sans conteste un des maîtres français, Laurent Genefort s’est attaqué à l’uchronie. Mais une uchronie aux couleurs du merveilleux scientifique, qui n’en finit pas de faire retour (citons récemment le doublé de Serge Lehman, le recueil Maîtres du vertige et la BD La Brigade chimérique. Ultime renaissance). Les Temps ultramodernes situe sa divergence à la fin du XIXe siècle, avec la découverte de la cavorite, un métal annulant les effets de la gravité. Laurent Genefort s’est même fendu en parallèle de son roman d’un petit essai intitulé Abrégé de cavorologie, publié sous le pseudonyme de Hippolyte Corégone et disponible uniquement sous format numérique gratuit.

Cette découverte a totalement rebattu les cartes de la géopolitique, en fonction de la localisation des gisements, et engendré une nouvelle révolution industrielle. Désormais, les véhicules volant grâce à la cavorite sont devenus la norme, au point que certains paquebots font la navette entre la Terre et Mars, devenue colonie française et britannique. Les bâtiments eux aussi ont pu profiter de ses effets, se hissant encore plus haut. Paris affiche ainsi de manière extrêmement claire sa hiérarchie sociale, entre le populaire sur un sol parcouru tout de même par des trottoirs roulants, et les nantis se déplaçant dans les airs, éloignés des soucis strictement matériels. Car en cette année 1924, les conséquences de la crise économique survenue l’année précédente n’en finissent pas de se faire ressentir. La révélation selon laquelle les réserves de cavorite ne sont pas inépuisables, bien au contraire, a en effet secoué les marchés et les nations.

L’intrigue du roman s’attache à quatre personnages, alternant les chapitres entre chacun d’entre eux. Renée est une jeune institutrice de province, venue à Paris en quête d’un nouveau poste, mais qui se heurte aux difficultés économiques ; le cours de sa vie bascule surtout le jour où elle recueille un erloor, natif martien en fuite. C’est d’ailleurs sur Mars que se rend Marcel, médecin eugéniste condamné par la justice, à qui on confie une mission susceptible de lui offrir cette reconnaissance tant rêvée. Maurice, lui, est un commissaire de police proche de la retraite, à la recherche d’un ultime coup d’éclat : son enquête sur un trafic de cavorite, visiblement couvert en plus haut-lieu, va peut-être lui offrir. En attendant, lui, le veuf inconsolable, sympathise avec Marthe, une jeune physicienne contrainte de vivoter dans le journalisme de vulgarisation. Enfin, Georges est un artiste en herbe, poète seulement gorgé d’espoirs, monté lui aussi à la capitale, et qui fréquente une bohème en déshérence. Par amour, il rallie les rangs des anarchistes.

Car dans ce monde alternatif, les arts n’ont pas échappé au tsunami de la cavorite, engendrant des courants qui sont un des exemples parmi d’autres de l’inventivité de Laurent Genefort. On peut également citer une Russie dirigée par les mencheviques depuis la révolution de 1905, ou une solution finale puisant ses origines dans le monde colonial (dans la lignée d’une partie des thèses d’Enzo Traverso exposées dans La violence nazie. Une généalogie européenne). Surtout, le roman est à la confluence de deux époques : le passé de la science-fiction, avec ces hommages clairs à Wells (Les premiers hommes dans la Lune, présentés ici comme une pure invention, un comble !) ou Gustave Le Rouge (sa planète Mars et ses erloors, ou vampires) ; notre présent, surtout, qui se débat toujours avec les conséquences longues du colonialisme – les Martiens jouant le rôle des Africains, prototype des sauvages exposés jadis dans les expositions coloniales – et du capitalisme, la disparition programmée de la cavorite n’étant pas sans évoquer le fameux pic pétrolier et la possibilité de penser un monde moins épri de vitesse, plus mesuré. Sans oublier le rôle premier des femmes : Renée et Marthe finissent même par faire équipe et ravissent la vedette aux hommes, condamnés à une vie en impasse là où elles incarnent un avenir plus vigoureux.

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