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Summerland

un aller simple pour l’au-delà

dimanche 8 janvier 2023, par von Bek

Hannu RAJANIEMI (1978-)

Finlande, 2018, Summerland

ActuSF, coll. « Perles d’épice », 2022, 432 p.

En tant qu’agent du renseignement de sa gracieuse majesté, Rachel White est chargée de chapeauter un transfuge soviétique qui venant de provoquer un duel au vu et au su d’une partie de la bonne société londonienne risque fort d’y laisser la vie. Dans le monde de Mrs White, ce n’est pas un problème si l’on possède un ticket, c’est-à-dire un billet d’accès à l’au-delà, car les travaux de Lodge et Marconi sur les ondes ont ouvert la porte du monde des morts que la première puissance mondiale s’est empressée d’occuper, y bâtissant une version spirite (et non pas spirituelle) de Londres peuplée des esprits qui ont accédé ainsi à la vie quasi-éternelle au pays de l’éternel été, le Summerland. Par ce biais, la reine Victoria, qui a fait le grand saut, règne toujours dans les années 30 du XXème siècle, et a été rejointe par le gouvernement. Il faut cependant avoir un ticket et le Russe n’en ayant pas finit par trépasser définitivement, mais après avoir donné son information : il y a une taupe dans le S.I.S. (Special Intelligence Service). Mrs White, qui trompe ses déboires maritaux et aspire à la reconnaissance d’une certaine égalité entre hommes et femmes, se jette à corps perdu dans sa chasse à la taupe, mettant en jeu sa carrière.

Deuxième roman du Finlandais Hannu Rajaniemi traduit en français, Summerland s’avère accessible au grand public à la différence du Voleur quantique, sans que pour autant l’auteur ait choisi la simplicité. ll y a à la base une réflexion ingénieuse que le lecteur n’a aucun mal à se faire en cheminant dans l’intrigue. Siècle du positivisme s’il en est, le XIXème n’en a pas moins été aussi un siècle fasciné par le spiritisme que le scientisme de l’époque n’a pas été loin d’ériger en science. Il n’est qu’à considérer Arthur Conan Doyle, père du détective rationnel par excellence et pourtant spirite convaincu. L’idée de Rajaniemi est d’utiliser les ondes pour communiquer entre le monde des vivants et le monde des morts et partant de là il dote son histoire de toute une technologie dont des instruments de communication ectoplasmique tel que l’ectophone.

L’humanité étant ce qu’elle est, la technologie sert à faire la guerre, plus sûrement que la géographie d’ailleurs, ce qui a des répercussions géopolitiques. La maîtrise privilégiée de ce nouveau monde a permis à la Grande-Bretagne d’écraser littéralement l’Allemagne lors de la guerre, ce qui a l’avantage d’éviter le discours sur le coup de poignard vitupéré par une bande d’agités inexistants dans Summerland et donc de retirer de l’équation géopolitique l’Allemagne, laissant face à face le Royaume-Uni et la Russie communiste qui s’affrontent indirectement dans la guerre civile espagnole. Autre idée séduisante, celle-ci, quand elle dispose à son tour de l’accès à l’au-delà, en construit pas un monde communiste spirite, mais agrège les esprits des mots en une entité unique. Belle métaphore de l’idéal communiste ! En plus de développer une forme particulière de steampunk, le livre de Rajaniemi est donc aussi uchronique. Tout Finlandais qu’il soit, l’auteur, ancien étudiant à Cambridge et Edimbourg écrivant en anglais, a semé quelque clin d’œil sympathiques et souvent so british dans son récit dont un hommage à H. G. Wells et des références à un certain Djouchagvili

Le récit est cependant assez bref compte tenu de sa richesse potentielle : un peu plus de quatre cents pages dans sa version papier. Inévitablement, il en résulte quelques frustrations tant dans les explications techniques - le fameux ticket notamment - que dans le contexte politique ou géopolitique - qui vote ? Un esprit peut-il être élu ? Toutes questions absolument pas abordées et d’autant plus que la lutte entre les factions d’espionnage n’est pas la finalité de l’intrigue. Cependant il est aussi plus riche que le compte-rendu que j’en fait : Summerland n’est pas seulement une uchronie à la divergence originale, mais évolue dans des directions qui relèvent habituellement du space opera et du cyberpunk .

Car, pour ma part, je n’ai pu m’empêcher de voir dans la superposition des mondes imaginée par Rajaniemi une allégorie des rapports entre le monde réel et le monde virtuel de notre époque. Ainsi les morts peuvent communiquer avec qui ils souhaitent dès lors que leur correspondant a un équipement. Ils peuvent s’incarner via un médium. Ils peuvent connaître les émotions des vivants, un peu comme si ceux-ci les affichaient via un émoticônes, et l’abus peut entraîner une dépendance.

Je n’ai toutefois progressé que lentement dans la lecture : l’intrigue d’espionnage est sommaire et si l’auteur n’a pas un style désagréable, mais celui-ci ne sert pas efficacement le suspens. C’est davantage la curiosité envers la géopolitique du monde imaginé qui m’a mené au bout, or, celle-ci n’est, comme tout lecteur s’en rendra compte, que secondaire dans le roman. C’est quand même bien meilleur que Le voleur quantique.

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