Accueil > TGBSF > C- > Le créateur chimérique

Le créateur chimérique

dimanche 23 avril 2023, par Maestro

Joëlle WINTREBERT (1949-)

France, 1988

Denoël, coll. « Folio SF », 384 p., 2009.

Ce roman de Joëlle Wintrebert est le prolongement d’une de ses nouvelles les plus célèbres, « La Créode » (voir le recueil éponyme), qui ouvre ici l’histoire. Nous sommes en apparence sur un monde autre, Farkis, qui s’incarne dans des espèces végétales et animales inspirées de celles de la Terre (ainsi des Epeires, sortes d’araignées géantes), et surtout dans la forme de vie qui domine, celle des Ouqdars. Ces humanoïdes massifs, à l’épiderme sombre, se rapprocheraient plutôt des reptiles, et présentent surtout la particularité de se reproduire par scissiparité, une seule et unique fois au cours de leur vie. Cette limitation de l’extension démographique s’accompagne d’un très fort tabou sur le meurtre d’un semblable, formellement proscrit. Leur civilisation mêle par ailleurs des éléments antiques de l’Ancien ou du Nouveau monde avec des technologies autrement plus perfectionnées.

Damballah est un Ouqdar qui se pose davantage de questions que la majorité de ses semblables, et qui, alors que sa scissiparité s’annonce, s’attache à cette forme de vie qui constitue son double, au point de nourrir à son égard des inclinations amoureuses. Une tendance que ne partage malheureusement pas Ayuda, le double en question, dont la particularité est d’arborer un épiderme totalement blanc… Une anomalie qui, dans cette société imprégnée de religiosité, nourrit à la fois fascination et défiance à l’égard d’Ayuda, dont la proximité avec le hiérarque de la cité de Fontaraigne stimule l’ambition. Ayuda est finalement condamnée à mort, et ne doit sa survie qu’à Damballah. Tous deux s’enfuient alors vers Fontenoire, un anti-monde, où règne le culte du serpent divin. C’est là qu’Ayuda, à son tour, donnera naissance à un double également albinos, prénommé Mercure. Sans dévoiler la totalité des péripéties nombreuses du roman, relevons que la vie de Damballah, dont on aurait seulement aimé davantage connaître le passé, est une véritable tragédie,

On retrouve dans Le Créateur chimérique tout l’art d’esthète qui est le propre de Joëlle Wintrebert, une science-fiction exotique, faisant appel à tous les sens, et profondément attachée à ses personnages. Farkis, tout comme le monde de Chromoville, est un univers post-apocalyptique, ce qui reste d’une Terre profondément modifiée par ce que l’on suppose avoir été une conflagration nucléaire et le désir des survivants d’éradiquer les sources de la haine mutuelle, sexiste ou raciste, ce que confirme la série de révélations finales. Ces dernières dévoilent qu’au XXIe siècle, fut découverte la possibilité de sauvegarder le contenu du cerveau d’un individu pour le transférer sur un clone et lui assurer ainsi une nouvelle vie : une découverte au potentiel destructeur, à la fois par le risque de surpopulation qu’elle engendrait et par les oppositions émanant d’un Islam devenu majoritairement intégriste (l’influence de la vague initiée par la révolution iranienne). Il n’est pas étonnant non plus de retrouver un des axes de la pensée de l’auteure, les différences hommes-femmes, ici totalement évacuées en apparence, aussi bien dans leur dimension négative (inégalités, jalousie) que positive (cette union charnelle, cette communion sexuelle qui manque cruellement aux Ouqdars comme Damballah), ce qui ne suffit visiblement pas à générer une société réellement pacifiée.
Joëlle Wintrebert en profite ainsi pour critiquer l’idéologie religieuse et les pouvoirs bien temporels qui s’appuient sur elle, tout comme l’idée d’une alternative sociale, la contre-société de Fontenoire reproduisant finalement les mêmes blocages que ceux de Fontaraigne, reflet de ce doute sur l’efficacité des grands récits militants (« Permettre à la dissidence de disposer d’un lieu où s’exprimer, c’était éviter l’influence néfaste de ses discours dans la Cité. (…) Et ainsi se perpétuerait l’Ordre, grâce à des sectateurs persuadés d’œuvrer pour l’avènement du Chaos. Mais peut-être Ordre et Chaos étaient-ils le double visage d’une seule entité, la face d’ombre étayant la face de lumière ? », p. 113). Enfin, tout comme Rivage des intouchables de Francis Berthelot, qui lui est d’ailleurs contemporain, Le Créateur chimérique est une ode à la différence, au respect de l’autre dans toute son altérité.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions'inscriremot de passe oublié ?