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Eymerich, inquisiteur (volume 1)

samedi 8 juillet 2017, par Maestro

Valerio EVANGELISTI (1952-)

Italie, 1994-1997

Le Livre de Poche, 2016, 1680 p.

C’est une excellente idée que de reprendre en format poche, sous la forme de deux épais volumes aux pages extrêmement fines, l’intégralité du cycle de Nicolas Eymerich, inquisiteur d’Aragon, après sa réédition enrichie effectuée par La Volte.

Nicolas Eymerich, inquisiteur (1994), pose les bases de ce qui allait devenir la caractéristique majeure du cycle, son articulation entre passé, présent et avenir. Le passé, c’est le milieu du XIVe siècle, lorsque le dominicain Nicolas Eymerich acquiert, sans vraiment l’avoir cherché, le poste stratégique d’inquisiteur général du royaume d’Aragon. Le personnage nous est brossé par petites touches : intelligent, rationnel et capable de dénouer les fils d’énigmes en apparence mystérieuses, il est également un religieux fanatique, épris d’ordre et trouvant dans le catholicisme une justification spirituelle de son rejet du corps. Dans cette première enquête, localisée à Saragosse et ses proches environs, il doit élucider la mort répétée de bébés à double visage, derrière laquelle se dissimulent les sectateurs d’un culte païen poussant ses ramifications jusqu’au cœur du pouvoir séculier. Au présent, Frullifer, un savant quelque peu halluciné, défendant une physique prenant en compte les psytrons, des particules qui expliqueraient bien des zones d’ombre de l’univers. Au futur, enfin, à la toute fin du XXIIe siècle, un navire spatial justement propulsé par ces psytrons se rend sur une planète lointaine, mais dans le passé, celui de 1352, afin d’y capturer un curieux chargement. Les théories imaginées par Evangelisti ont certains points communs avec la noosphère de Teilhard de Chardin, nouvelle déclinaison de l’hyperespace et du voyage temporel. Quant à la confrontation d’Eymerich avec le culte de Diane, elle résonne comme celle d’une humanité uniforme et industrieuse, face à un féminisme davantage en prise avec la nature.

Les Chaînes d’Eymerich (1995) se déroule une dizaine d’années après le roman séminal. Cette fois, Eymerich est chargé par le pape Urbain V de mener une enquête dans un fief du comté de Savoie. Là, en effet, une dissidence cathare se dissimulerait pour pérenniser son hérésie. L’inquisiteur va alors découvrir une vallée dans laquelle errent des créatures mi humaines, mi animales, et où les Albigeois survivants auraient réussi à vaincre la mort… C’est aussi ce qui intéresse Jacob Graaf, scientifique nazi, protégé de Martin Bormann, et leurs disciples. Les développements hard-science concernent ici la biologie, puisqu’à partir des colchiques, un processus naturel existe permettant de produire des humains augmentés ou de ressusciter sous une forme dépourvue d’esprit. Le simple trafic d’organes, tel que pratiqué en Amérique latine ou dans la Roumanie des Ceausescu, est ultérieurement dépassé par l’utilisation de ces êtres comme super-soldats, dans un proche avenir couvert par l’ombre de la guerre civile en Yougoslavie. L’intrigue, dont les fils ne se dévoilent que petit à petit, est toujours très prenante, avec un dénouement surprenant ; Evangelisti livre même au passage une critique d’une petite bourgeoisie alors en devenir.

Le corps et le sang d’Eymerich (1996) prend place quelques années avant les événements décrits dans Les Chaînes d’Eymerich, et répond justement à certaines allusions présentes dans ce dernier. L’intrigue à laquelle l’inquisiteur général est confronté prend place à Castres, une terre ayant du mal à se plier à l’autorité du roi de France, d’autant plus que celui-ci est en déclin dans le cadre de la guerre de Cent Ans. La ville grouille en outre d’hérésies de toutes sortes, un contexte géopolitique et religieux tout à fait passionnant. Dans l’ombre des cathares, finalement marginalisés dans le roman, Eymerich va découvrir une hérésie particulière, s’inspirant de certains christianismes dissidents (les gnostiques en particulier), et saignant les individus pour de mystérieux mobiles. La trame contemporaine suit les expériences menées par un véritable prototype de savant fou, Lycurgius Pinks, désireux de développer l’anémie falciforme, d’abord chez des populations de couleur –il est profondément raciste–, puis chez les populations blanches. Le thème de la pandémie, qui avait connu un certain succès dans la continuité de l’épidémie du SIDA, trouve ses origines dans les développements de l’enquête menée par Eymerich. Il y a dans ce troisième volet de ses aventures une certaine apothéose. Non seulement Valerio Evangelisti approfondit sa critique de la bourgeoisie, présentée comme souhaitant singer les nobles de manière caricaturale, mais il délivre deux climax particulièrement saisissants, en forme de fin du monde contemporaine et de fin d’un monde médiéval, un radicalisme qui amplifie encore davantage la complexité du personnage d’Eymerich.

Le Mystère de l’inquisiteur Eymerich (1996 également) revient à une complexité structurelle dépassant même celle du roman inaugural du cycle. L’action impliquant Nicolas Eymerich se déroule d’ailleurs en 1354, peu de temps donc après les événements de ce premier volet. L’inquisiteur accompagne Pierre IV, souverain d’Aragon, pour une expédition militaire visant à mater les velléités de rébellion de la Sardaigne. Mais derrière cette dissidence politique, il y a une fois encore des hérésies puisant leur source dans le paganisme antique. La trame d’anticipation dresse le tableau d’Etats-Unis éclatés, suite aux ravages de la pandémie décrite dans Le corps et le sang d’Eymerich. Les trois nouvelles entités politiques ayant émergé de cette épreuve ont comme point commun un rejet drastique de la promiscuité sexuelle, à laquelle s’oppose l’organisation clandestine des Enfants du futur. Ces derniers semblent s’inspirer des thèses de Wilhelm Reich, qui est au cœur de la double trame du XXe siècle : double, car mêlant épisodes de la vie de ce psychanalyste hétérodoxe et visions subies lors de son emprisonnement aux Etats-Unis, hallucinations au cours desquelles il est confronté à une projection d’Eymerich. L’opposition de ces deux personnages s’avère être une excellente idée : face à un Eymerich ne souhaitant qu’une chose, renier son corps jusqu’au martyre, le père du freudo-marxisme cherche à laisser s’épanouir au maximum l’énergie sexuelle ; contre les théories parfois fumeuses de ce dernier, la raison incisive du dominicain bouscule Reich jusque dans son intimité profonde. Pour autant, les deux personnages ne peuvent-ils être rapprochés, de par leurs névroses personnelles et leur croyance parfois irrationnelle ? (les théories de Reich sur les bions ou l’orgone). Une chose semble en tout cas certaine, c’est l’invitation que représente Le Mystère de l’inquisiteur Eymerich, à travers la situation de cette Sardaigne médiévale et future, à prendre au sérieux les recherches de Wilhelm Reich.

Cherudek (1997) est, des cinq premiers romans du cycle, le plus copieux, et sans doute le plus complexe. Tout commence en 1360, lorsqu’à Avignon, le Saint Père confie une nouvelle mission à l’inquisiteur général d’Aragon : élucider des événements s’étant déroulés à Rocamadour, susceptibles de mettre en péril la paix prochaine de Brétigny entre Français et Anglais. Certains représentants de ces derniers ont en effet été occis par une armée composée de morts vivants ! La double trame parallèle ne se situe ni dans notre présent, ni dans une anticipation plus ou moins lointaine, mais dans une sorte d’univers parallèle, une cité au plan géométrique qu’arpentent plusieurs individus sans passé, désireux de toucher à sa véritable nature. Les énigmes visuelles voisinent alors avec les visions surréalistes et fantastiques, tout semblant orbiter, dans ce micro-monde, autour de l’église dédiée à Saint Mauvais, surnom de Nicolas Eymerich… Outre les considérations géopolitiques autour d’une France du sud ravagée par la Guerre de Cent Ans, et les éclairages portés sur de nouvelles hérésies (ici celle des Franciscains spirituels en particulier), Cherudek a le mérite de braquer le projecteur sur les théories iconoclastes du physicien français Jean-Emile Charon, constructeur d’une explication à vocation matérialiste d’un inconscient collectif, transcendant la limite des corps (voir son livre L’Esprit, cet inconnu). Là réside la clef des événements se déroulant dans cette cité du Cherudek, du purgatoire, et également des énigmes diaboliques auxquelles Eymerich se voit confronté.

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