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Pornarina

dimanche 16 décembre 2018, par Maestro

Raphaël EYMERY (1987-)

France, 2017

Denoël, coll. "Lunes d’encre", 208 p.

Pornarina est un véritable OVNI littéraire, un livre à nul autre pareil, dont la fréquentation suscite la gêne, voire le dégoût, en même temps qu’un magnétisme troublant. Il s’agit du premier roman de Raphaël Eymery, que l’on a pu depuis découvrir au sommaire de Dimension Violences, anthologie tout aussi trash de Rivière blanche, et dont on suivra avec intérêt la suite des aventures littéraires.

Pour résumer le sujet du livre, disons qu’il s’agit d’une fiction explorant les marges du monde, ou plutôt le monde de la marge, celui de la tératologie, ou étude des monstres. Le docteur Blazek, né en 1910 de sœurs siamoises, s’est en effet passionné pour cette discipline. Au soir de son existence, il a découvert l’existence de Pornarina, la-prostituée-à-tête-de-cheval, tueuse en série jamais arrêtée, et qui a pour habitude d’émasculer ses victimes. Le mystère qui l’entoure a engendré bien des hypothèses et des mythes, interprétation littérale ou tentatives de rationalisation du phénomène. Dès lors, l’obsession du docteur Blazek vise à collecter le maximum d’informations sur elle, afin d’espérer la capturer. Il est aidé, dans cette quête, par Antonie, sa fille adoptive, orpheline ukrainienne et contorsionniste accomplie, formée par son maître cacochyme aux arts japonais de la mort. Le roman est constitué de scènes très visuelles, émaillées d’extraits de livres, d’encyclopédies, d’essais souterrains ou de témoignages borderline.

Confrontée au monde très fermé des pornarinologues, qui espèrent grâce à l’un d’entre eux mettre la main sur Pornarina à l’aide de blattes bleues attirées par les sécrétions sexuelles, Antonie suit une trajectoire initiatique de l’ombre, ses déséquilibres affectifs la conduisant à devenir experte en décapitation, et à l’apprécier. Après avoir exercé ses talents sur divers individus, elle se voit capturée par Carlyle, un pornarinologue, fasciné par le sang en tant que véhicule vital, et qui a rassemblé autour de lui une maigre Eglise d’anciens violeurs et meurtriers. C’est dans ce contexte tendu que le dénouement de l’intrigue va se jouer… On sent, en lisant Raphaël Eymery, une fascination pour des films comme Freaks voire Elephant Man, et le regard érudit et très littéraire qu’il porte sur ces êtres à part ressemble au scalpel du chirurgien, qui, écartant les tissus nécrosés, parvient à voir palpiter l’énergie du vivant. La figure de Pornarina, impalpable mais toujours présente en filigrane, possède une signification aussi inaccessible que la prostituée tueuse : s’agit-il d’une figure expiatrice de la domination masculine, d’une forme de concrétion contemporaine du besoin de fantastique, ou la simple matérialisation de la tentation du meurtre ?

Roman gothique de l’extrême, dont la parution au sein de la collection Lunes d’encre confirme le caractère très ouvert de celle-ci, Pornarina contient une force sousjacente incontestable, et nous invite à jeter un œil derrière la porte, celle qui dissimule un pan bien réel de notre humanité.

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