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L’Adjacent

samedi 13 juin 2015, par Maestro

Christopher PRIEST (1943-)

Grande-Bretagne, 2013, The Adjacent

Denoël, coll. "Lunes d’encre", 2015, 560 p.

Roman ambitieux, roman somme, pourrait-on même aller jusqu’à dire au sujet de L’Adjacent. Plusieurs trames narratives alternent en effet tout au long des huit grandes subdivisions du livre, mais l’une d’entre-elles sort du lot, car plusieurs parties lui sont consacrées. Située dans un proche avenir, disons le milieu du XXIe siècle, elle est centrée sur Tibor Tarent, un photographe émergeant à peine d’un profond traumatisme : son épouse, Melanie, infirmière humanitaire qu’il avait accompagné en Turquie, a en effet été proprement annihilée lors d’une explosion d’origine inconnue, ayant seulement laissé derrière elle au sol la forme d’un triangle équilatéral… De retour dans un Royaume-Uni devenu République islamique, sous la domination d’un Emirat de la péninsule arabique, et en proie aux conséquences du réchauffement climatique, il est balloté à des fins de débriefing par les autorités. Il fait alors la connaissance intime de Flo, une responsable du ministère de l’Intérieur, qu’il voit hélas disparaître lors d’une autre explosion du même type que celle ayant coûté la vie de sa femme… Dès lors, réfugié dans une ancienne ferme devenue centre militaire, il commence à ne plus comprendre la réalité dans laquelle il se meut.

Les autres lignes narratives se placent pour deux d’entre-elles dans le passé : l’une, durant la Première Guerre mondiale, voit un magicien spécialisé dans la disparition illusoire sollicité par l’armée britannique afin de camoufler les avions durant leurs patrouilles, et faire la connaissance de Wells ; l’autre, durant la Seconde Guerre mondiale, nous présente la rencontre entre Mike Torrance, un jeune mécanicien travaillant dans la RAF, et une pilote d’origine polonaise, réfugiée en Angleterre qui reconnaît dans le mécanicien un quasi sosie de son fiancé resté dans leur pays. L’épilogue de cette histoire d’amour brisée en plein vol, Mike perdant Krystyna dont il était tombé amoureux suite à la disparition de son avion, se situe à la toute fin du XXe siècle. Torrance, devenu historien, effectue en effet des recherches sur cet amour de jeunesse au soir de sa vie, et découvre que le passé que Krystyna lui avait raconté… n’a aucun commencement d’existence concrète ! Dernier récit, celui de Tomak Tallant, voyageur sur l’île de Prachous, accompagné d’une missionnaire propagatrice de la Parole, deux personnages rappelant furieusement Tibor et Flo. Celui également d’un magicien en mal de reconnaissance, Thom, et de deux femmes qui cherchent à le préserver, l’une ressemblant fort à l’aviatrice polonaise, la seconde à Flo… Tous ces éléments a priori bien distincts tendent ainsi à se rejoindre par des lignes de plus en plus nombreuses, des éléments de convergence épars, dessinant une figure aussi complexe que jubilatoire, demeurant jusqu’au bout en partie énigmatique et inexpliquée.

Une histoire d’amour que l’on découvre à travers plusieurs couches de verre déformant, voilà ce qu’est L’Adjacent, derrière les multiples récits de vie servis par une prose simple. Lorsqu’il était encore jeune photographe, Tibor Tarent prit en effet des photos d’un scientifique ayant découvert le principe de l’adjacence, censé servir d’arme défensive, mais qui fut bien sûr détourné. C’est donc aux probables conséquences de cette découverte que nous assistons, Krystina traversant des Terres parallèles, tandis que Tibor se retrouve démultiplié, plus encore que Flo, puisqu’ayant connu deux explosions quantiques… Sans parler de Malina, l’aviatrice aux multiples visages. Ce faisant, Christopher Priest explore avec brio l’acte d’écrire, l’invention de personnages fictifs ou non, et fait le lien avec certains de ses anciens romans : La Machine à explorer l’espace (le personnage de Wells, dans la partie a priori la moins impliquée dans l’intrigue), La Séparation (la Seconde Guerre mondiale), L’Archipel du rêve et Les Insulaires (ce monde onirique dans lequel des individus de notre continuum peuvent se retrouver) ou Le Prestige (les tours d’illusionniste). Surtout, en décrivant des personnages pris au piège de forces qui les dépassent, tentant de faire survivre avant toute chose leur individualité, leurs émotions, sujets d’une « réceptivité créatrice » (p.531), c’est une certaine vision de notre actuelle condition humaine qui apparaît. « Je ne suis plus certaine de rien. Juste de cela [leur microcosme de couple]. N’est-ce pas suffisant ? Pourquoi as-tu besoin de connaître les dates, les années ? » (p.552, la dernière du livre).

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