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L’Eté de l’infini

samedi 21 novembre 2015, par Maestro

Christopher PRIEST (1943-)

Grande-Bretagne,

Le Bélial’, 2015, 400 p.

L’été de l’infini est une parution originale, car propre au marché français, elle n’a pas d’équivalent dans le monde anglo-saxon. Et pourtant, quelle superbe idée que de regrouper, en un copieux volume, pas moins de douze nouvelles de Christopher Priest, dont quatre sont inédites, auxquelles ont été adjoints un long entretien de l’auteur avec Thomas Day (découpé en deux parties, correspondant aux années de réalisation, 2005 et 2015), une préface de Xavier Mauméjean, un témoignage de Priest sur l’adaptation de son roman Le Prestige par Christopher Nolan (intitulé « Magie », il permet de découvrir certaines des coulisses de la création hollywoodienne, et évite l’éloge aveugle), et une bibliographie exhaustive. Sans oublier une très belle couverture.

Sont ici condensés tous les principaux aspects de l’œuvre de Christopher Priest, à commencer par le questionnement sur le réel, sa nature, ses limites, sa fragilité aussi. La nouvelle éponyme est ainsi un superbe texte, une cristallisation de l’histoire d’amour, réduite ici à son début, ce moment magique transfiguré en un instant d’éternité par le biais de mystérieux geleurs, visiteurs du futur semblant s’amuser à pétrifier des tranches de vie du passé, constituant de la sorte un véritable musée du quotidien et de l’insolite. La narration choisie, celle du soupirant originaire de la fin du XIXe siècle et projeté bien malgré lui en pleine Seconde Guerre mondiale (décidément une période fétiche de Christopher Priest), renforce la dimension profondément touchante de cette histoire. « Errant solitaire et pâle », placée tout à l’opposé de « L’été de l’infini », en constitue effectivement une sorte d’écho, mais moins puissant, plus étouffé, et sans doute un peu trop long. L’intrigue prend place dans un futur baroque, incertain (le voyage spatial n’est évoqué que de loin en loin, les personnages ont des cochers), et met en scène un garçon jouant avec le voyage dans le temps dans le parc bâti à côté du Canal de Flux, source d’énergie en même temps que source de failles temporelles, matérialisées par des ponts payants. Cherchant de l’enfance à la vieillesse celle qui alimenta un amour romantique, il espère infléchir le déroulement du temps, véritable projection de ces regrets que nous nourrissons tous à l’égard d’occasions possiblement manquées… Deux nouvelles s’interrogent sur la mort, ce passage si commun et si unique. Le protagoniste de « Finale » expérimente ainsi ce fameux dernier instant avant le basculement fatidique, pris ici au sens propre, puisque poussé sous les roues du métro londonien, il revit un moment oublié de son existence, qui lui permettra de connaître un répit inespéré. Dans « Transplantation », c’est un malade cardiaque qui, suite à l’échec de la greffe qui devait lui sauver la vie, se retrouve dans un état intermédiaire entre cette dernière et la mort, générant par la seule force de son esprit un monde dans lequel il retrouve le meilleur de son existence passée.

« La tête et la main  » évoque l’ultime spectacle d’un « artiste » de l’extrême, un adepte de la performance, fondateur et idole aimé ou détestée d’un art consistant à exalter l’auto-mutilation, une façon de pointer du doigt les excès d’un art contemporain poussant toujours plus loin les frontières de l’acceptable au nom d’une transgression qui est avant tout exposition médiatique. «  Le baron » est de prime abord plus léger, évoquant un spectacle de magie, comme dans Le Prestige, avec comme dans ce roman un questionnement sur l’identité. On peut également en rapprocher « Les effets du deuil », puisque ses deux protagonistes cherchent, l’un à apprendre, l’autre à transmettre ses secrets de prestidigitateur ; une manière assez gothique de renouveler le thème du vampirisme. « La femme dénudée », qui prend place dans une société dystopique non identifiée, se sert du prisme d’une morale dominante extrêmement rigide et sexiste (les femmes infidèles y sont condamnées à vivre nue durant un temps fixé, offertes de la sorte aux pulsions des hommes) pour inverser l’image du viol, ou plutôt pour en révéler la dimension globale, ne se limitant pas à l’agression physique proprement dite… Christopher Priest fouaille ici le réel, tout comme dans « Le monde du temps réel », un texte aux nombreuses inconnues, mais qui, par le biais d’une expérience sur la réception des informations médiatiques, met en doute les certitudes de « l’observateur de l’observatoire », une sorte de variation sur le paradigme du chat de Schrödinger.

« Haruspice » est un texte que l’on peut qualifier d’hybride, dans la mesure où Christopher Priest y rend un hommage patent à Lovecraft, mais en y injectant ses propres visions. Le portrait de ce personnage, condamné par la destinée familiale à repousser les forces du néant, enfouies sous l’abbaye qu’il habite, et contraint pour ce faire d’absorber régulièrement des cellules cancéreuses transformées en boulettes de viande, est ainsi complétée par cette image forte, cet avion allemand venu du futur mais vivant en un temps ralenti… « Haruspice » est avant tout une nouvelle d’atmosphère, déclinant un thème privilégié de l’auteur, le transfert de personnalité. Une curiosité est enfin présente avec « Rien de l’éclat du soleil », nouvelle de jeunesse (elle date de 1970) qui, en dépit de sa chute frappante un peu courte, présente déjà certains traits distinctifs : une guerre dont on ignore les tenants et les aboutissants, des extra-terrestres demeurant inconnus, des soldats perdus prêts à tout pour survivre… La réalité mise en forme sous les apparences du space opera est floue, mystérieuse, opaque même. Quant à « La cage de chrome », c’est un texte tellement court qu’il en reste frustrant, suscitant pourtant l’intérêt par ses visions percutant passé et futur, proches de celles d’un J.G. Ballard.

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