Accueil > TGBSF > N- > La nuit du venin

La nuit du venin

dimanche 24 octobre 2021, par Maestro

Serge BRUSSOLO (1951-)

France, 1986-1987

Fleuve noir, coll. « Bibliothèque du Fantastique », 1999, 608 p.

La collection Bibliothèque du fantastique, une des plus intéressantes du Fleuve noir, présentait le mérite, à une époque pré livres numériques, de rendre à nouveau disponibles des titres anciens publiés par le Fleuve noir, épuisés depuis. Serge Brussolo venait ainsi rejoindre un G.J. Arnaud (La dalle aux maudits) ou un Pierre Pelot (La peau de l’orage), illustrant un fantastique nouvelle génération. Fantastique, quoique…

La nuit du venin, qui donne son titre au recueil, est en effet à la charnière des genres, et je le classerai plus volontiers en science-fiction. On y retrouve un Brussolo à l’acmé de son imaginaire, dans un roman aux images fortes. Cécile, une trentenaire, se rend sur une île sise au milieu d’un lac toxique, afin de retrouver, dans l’héritage laissé par une grande cantatrice de l’entre-deux-guerres, les enregistrements d’un opéra mythique. Elle y a été précédée par son ancienne camarade – dans l’ombre de laquelle est a toujours été maintenue – désormais décédée : elle s’est fait recouvrir de bitume, et on a retrouvé dans sa chambre d’hôtel des litres d’encre de Chine, qu’elle avait apparemment pris l’habitude de s’injecter… Sur l’île, Cécile découvre une résidence décrépite, peuplée d’un vieux serviteur et d’une cuisinière chouchoutant un animal de compagnie tenant à la fois du cochon et du tamanoir. L’idée forte de Brussolo, c’est de se servir des ombres et du noir, de manière plus générale, en tant qu’ennemi. On pourrait d’ailleurs y voir une variante monochrome de « La couleur tombée du ciel » de Lovecraft, car sous la maison, une grotte abrite un monolithe tombé du ciel, avec incrusté en son sein la marque du Docteur squelette, une mystérieuse entité jadis adorée par les populations locales, dans la lignée du culte des bétyles. Cela nous vaut une action menée tambour battant, et d’excellentes trouvailles visuelles, ainsi de ces écritures et idéogrammes divers migrant pour se retrouver sur d’autres supports.

Docteur Squelette reprend le nom du croquemitaine évoqué dans La Nuit du venin, en le transformant. Il s’agit cette fois d’un équivalent de Satan, un dieu du mal précolombien avide de sacrifices humains. L’action se situe en Amérique latine, à San Carmino, une petite ville terrassée par la canicule. Jeanne, une rousse particulièrement accorte et soucieuse de son apparence (de l’ordre en général, d’ailleurs), s’y est retrouvée suite à sa liaison avec Marc, jeune universitaire dont les recherches portaient sur San Carmino. Il y a un siècle de cela, un mal étrange a saisi la population de l’endroit, certains individus étant touchés par une épidémie sans pareille, lançant leurs os dans un processus de croissance dont l’aboutissement crevait leur enveloppe charnelle… Hélas pour Jeanne, la disparition de Marc semble être le point de départ d’une nouvelle possession démoniaque. Si l’arrière-plan politique est intéressant – manœuvre du patronat pour épuiser la crise sociale, ou de terroristes pour éveiller la colère populaire ? – le roman vaut surtout par ses images fortes : le marchand d’os (sic) au-dessus duquel réside Jeanne et ce gamin autiste qui assemble encore et encore un puzzle fait d’os du crâne, le rôle d’aiguilleur de sommeil que Jeanne doit remplir lors des épisodes de somnambulisme de masse, ou encore cette déclinaison des trois Parques transmuées ici en couturières cherchant à renforcer la peau des futurs contaminées en leur imposant des épaisseurs de cuir…

Catacombes, le troisième roman – renommé ultérieurement L’enfer, c’est à quel étage ? – renoue avec le niveau qualitatif de La nuit du venin. Une héroïne qui porte le même nom que celle de Docteur Squelette, mais surtout une maison hantée à l’architecture baroque, pleine de trouvailles et d’inventivité. L’imagination de Brussolo fait ici feu de tout bois, entre famille incestueuse, dernières volontés testamentaires gore, ésotérisme de pacotille (vraiment ?), communication avec l’au-delà, stigmates et sculptures faites sur des structures en vrais squelettes ; sans oublier un culte antique et une farine produite à base d’ossements humains, mêlée ensuite au mortier. Ce qui nous vaut cette réplique d’un des personnages : « Nous habitons un cimetière à étages ! ». Il y a une vraie montée en puissance dans ce roman aux mille idées, les hypothèses s’ajoutant les unes aux autres pour mieux faire trembler et égarer le lecteur (et l’héroïne !). Et comme pour l’ensemble de ces trois romans, règne toujours une forme de déliquescence : déliquescence d’une vieille demeure, d’un héritage, d’un microcosme, s’étendant aux personnages centraux de chaque récit.

Le recueil comprend également plusieurs nouvelles, datant pour l’essentiel des débuts de Serge Brussolo, dans les premières années 1970 (avant sa révélation via les Futurs au présent de Philippe Curval). «  L’évadé » est déjà forte d’une certaine obsession pour les corps, mais ses images semblent tourner en partie à vide, l’intrigue elle-même demeurant trop absconse. « L’autoroute », écrite en 1973 mais publiée ultérieurement dans un numéro de la revue Phénix consacré à Brussolo, possède des relents de Mad Max, le monde qu’elle dessine s’avérant relativement riche et prenant, une évocation métaphorique du conformisme de la vie et de la difficulté d’en sortir… Même origine éditoriale pour «  Les enfants de Protée  », écrit à la fin des seventies et retenue par Jacques Goimard et Denis Guiot pour leur vaste anthologie Nouvelles des siècles futurs. Une dystopie glaçante, dans laquelle les « Vandales » refusent l’existence de dons accordés seulement à certains, dans une forme d’égalitarisme primaire, transformant certains individus en corps de prêt, via des greffes, pour certains organes vecteurs des dons en question (mains, seins, visage…). Enfin, «  Le piège à chance », de 1978, traite du thème de l’addiction au jeu sur un mode science-fictif usant (et abusant ?) de visions oniriques susceptibles d’égarer le lecteur. Un recueil fort intéressant, donc, mais au sein duquel les romans sont assurément les pièces majeures.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions'inscriremot de passe oublié ?