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Swastika Night

dimanche 25 novembre 2018, par von Bek

Katharine BURDEKIN (1896-1963)

Grande-Bretagne, 1937

Piranha, 2016, 238 p.

A la première vue de Swastika Night, on pourrait penser que ce roman, écrit par une illustre inconnue, n’est autre qu’une énième uchronie mettant en scène un monde dans lequel les Nazis ont gagné la Seconde guerre mondiale, et ce n’est pas la lecture de la postface de Bertrand Campeis qui viendrait altérer ce premier jugement. L’auteur du Guide de l’uchronie (ActuSF, 2015) y montre sa connaissance du genre en passant en revue les principaux ouvrages présentant des similitudes, depuis Le Maître du haut-château (Philip K. Dick, 1962) jusque La Part de l’autre (Eric-Emmanuel Schmitt, 2001), en passant par quelques variantes de l’Angleterre occupée ou de l’élection d’un président américain de sympathie fasciste en lieu et place de F. D. Roosevelt [1].

Or, Swastika Night n’est pas une uchronie, et certainement pas cette uchronie glaçante et prophétique (une erreur grossière dans ce cas-précis au regard de ce qui s’est historiquement passé) que nous promet le quatrième de couverture, ou alors Katharine Burdekin a inventé une uchronie d’un genre nouveau dans lequel le fameux point de divergence n’a pas encore eu lieu au moment où le livre est écrit. Paru en Grande-Bretagne en 1937, sous le pseudonyme de Murray Constantine, le livre imagine un futur dans lequel les Nazis et les Japonais se sont partagé la totalité du monde à la suite d’une guerre de vingt ans. Peut-être peut-on penser que l’auteur n’a guère de mérite à imaginer une guerre qu’en Europe on commence à redouter. En 1937, Hitler a déjà commencé ses revendications, a remilitarisé la Rhénanie. La guerre d’Espagne fait rage. Mais quand même. Burdekin écrivait avant l’anschluss, avant les accords de Munich.

Le monde qu’elle met en scène dans son livre n’est pas non plus celui de l’immédiat après-guerre. Tout se passe plus de sept cents ans après la victoire des Nazis. Hitler a été déifié et sa haute stature, sa barbe et sa longue chevelure blondes sont l’objet de vénération. Un Anglais, Alfred Alfredson se rend en pèlerinage dans les liens saints nazis et retrouve dans une ferme bavaroise, Hermann, un travailleur agricole, avec lequel il avait lié amitié lors du service militaire de ce dernier en Angleterre. Alfred n’est pourtant pas un dévot et d’ailleurs ne cache pas à son ami allemand qu’il ne croît pas en la religion nazie. Une rossée particulièrement violente administrée par Hermann à un jeune nazi sur le point de violer une chrétienne et par là de déshonorer le sang nazi amène les deux amis au contact du chevalier von Hess. Entre celui qui est un représentant de la chevalerie nazie et le sous-homme anglais se nouent d’étranges rapports de confiance bâtis sur leurs confiances réciproques instinctives et leurs certitudes partagées que le monde qu’ils connaissent est construit sur le mensonge. Cependant ce qui pour l’un est une hypothèse solidement ancrée est un savoir pour l’autre dont l’ancêtre a secrètement violé les règles du Reich en gardant une photo de Hitler et en écrivant un livre rassemblant toutes les connaissances qu’il a pu conserver de l’Histoire, avant que, cent ans après Hitler, les Nazis ne détruisent tous les livres pour l’effacer, ne privent les femmes de toute liberté, y compris celle de la coquetterie, les condamnant à n’être que des objets de satisfaction sexuelle et de reproduction vivant à l’écart, leur arrachant leurs enfants mâles à l’âge de trois ans. Tel est le monde inventé par Katharine Burdekin, un monde qui n’est pas sans rappeler 1984. Une dystopie donc.

Sans doute faut-il voir dans Swastika Night un signal d’alarme, un cri dans la nuit, pour prévenir du danger. Pourtant la lecture de ce livre laisse à penser que son auteure avait saisi bien des aspects du nazisme, y compris son antisémitisme féroce et implacable puisque l’extermination des juifs est évoquée bien avant que la Nuit de cristal n’ait lieu (9-10 novembre 1938), sans pour autant croire réellement à sa propre inventivité tant elle donne un portrait plutôt bénin des actes du Fürher, qui apparaît davantage comme un dictateur anodin quand Alfred le découvre sous son vrai visage via les souvenirs de la famille von Hess. Je m’interroge encore sur la nécessité pour Katharine Burdekin de créer le personnage de von Wied, celui qui efface l’Histoire et voue les femmes à l’enfer sur Terre.

Or les femmes apparaissent bel et bien comme les principales victimes du nazisme et leur situation, examinée par un Alfred qui se penche pour la première fois sur leur condition, amène un long échange entre l’Anglais et le chevalier. Au point que le livre semble davantage un livre féministe qu’un livre visant à condamner le nazisme. C’est toute la société patriarcale qui est visée. Même Alfred, qui en était venu à critiquer le monde nazi, n’en était pas arrivé à réviser la place qu’y occupait le deuxième sexe. L’extermination des juifs, et c’est aussi révélateur, est évoquée, mais l’horreur qu’elle représente semble minorée et en tout cas absolument pas imputé à Hitler. Si Burdekin avait bien pour but de condamner le nazisme, on peut se demander si elle ne le considérait pas comme le stade suprême de la domination masculine.

Cela n’ôte rien à l’originalité du livre, bien au contraire. Cependant, il ne faudrait pas oublier que le contenu n’est pas tout. Là où un 1984 avait su concilier le fond et la forme, Swastika Night échoue lamentablement. Le livre est construit sur les entretiens entre Alfred et von Hess et tient plus de l’essai polémique que de la fiction. C’est intéressant, mais, nonobstant la noblesse de sa cause, on s’ennuie à lire l’exposé des pensées d’Alfred, quelque fut l’enjeu qui les sous-tend. Par ailleurs, la construction recèle de nombreuses maladresse. L’Histoire a été effacée soit-disant, mais même Alfred utilise des allusions historiques. Comment expliquer par ailleurs, que toutes les oeuvres d’art aient été détruites à l’exception de la musique, comme si cette dernière était absolument dépourvue de tout contexte ? Comment expliquer que la musique religieuse de Bach soit demeurée quand le christianisme est devenu la religion des moins considérés des sous-hommes ? Au final, Swastika Night est une curiosité qui reste lisible grâce à sa relative brièveté, mais une curiosité qui ne se visite qu’une seule fois.


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[1Dans cette catégorie, on peut remarquer qu’il oublie le Impossible ici (1935) du prix Nobel Sinclair Lewis.

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