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Orages mécaniques

samedi 4 octobre 2008, par Maestro

Pierre PELOT (1945-)

France, 2008

Bragelonne, coll. "Trésors de la SF", 504 p.

ISBN : 978-2-35294-209-2

Après avoir inauguré sa précieuse collection avec un recueil de Julia Verlanger centré principalement sur les années 70, Laurent Genefort braque de nouveau le projecteur sur cette décennie foisonnante et dont la production est sans doute un peu trop rapidement assimilée à un militantisme politique outrancier. En outre, le prolifique Pierre Pelot est honoré à travers ce recueil par la réédition de trois romans probablement moins connus que les classiques Delirium Circus, Fœtus Party ou La guerre olympique, mais qui sont tous reliés par un fil conducteur, le questionnement sur la réalité, et la mise en perspective de la schizophrénie en particulier. Dans un ordre chronologique à rebours dont on se demande quelle est sa justification, on découvre d’abord un récit de 1980, Kid Jésus . Au XXIVème siècle, ce qui reste de l’humanité a oublié l’essentiel de son passé. Regroupés en une Confédération planétaire, ses membres s’efforcent de repeupler un monde où sont encore délimités des zones de fouilles. La tradition dit en effet qu’un siècle auparavant, les plus aisés des humains seraient partis dans l’espace, vers la Nouvelle Terre, détruisant derrière eux tout l’acquis technologique des millénaires d’évolution (on pense au Canyon Street du même auteur) ; certains avancent même qu’ils n’auraient pas hésité, en complicité avec les extra-terrestres autochtones, à manipuler génétiquement la lie de l’humanité terrestre afin de lui interdire tout nouveau bond et surtout toute nouvelle conquête spatiale… Dans ce monde largement soumis à la loi de la jungle, un jeune fouilleur, Julius Port, devient Kid Jésus suite à sa découverte d’une cassette audio racontant la légende d’un certain Jésus. Il acquiert très vite une stature de prophète, prêchant une morale de l’amour, base d’un second départ pour la Nouvelle Terre. Son histoire nous est narrée par son plus proche compagnon, Alano, et on sent, sur le fond comme sur la forme, tout ce qu’un Bordage a de similaire dans L’évangile du serpent, tandis que la dimension mystique du roman autorise le rapprochement avec le Jeury contemporain des Yeux géants. Là où Pelot se fait plus critique, c’est que l’engagement quasiment socialiste de Kid Jésus n’est pas sans arrière pensée, une forme de machiavélisme visant à lui permettre d’exister, et n’hésitant pas à passer des compromis discutables, ce qui laisse deviner une critique sous jacente des révolutionnaires d’alors, 1980 coïncidant justement avec un recul de cette idéologie. Mais après tout, si de motivations initialement personnelles, émerge un combat de masse au profit des exploités, pourquoi le regretter ?

Le second roman, Le sourire des crabes , date de 1977 (bien qu’ayant été écrit vers 1974), et c’est sans doute celui des trois qui reflète le mieux les préoccupations contestataires et les critiques d’une époque. Le style s’y fait d’ailleurs plus audacieux, moins linéaire, émaillé de visions fantasques. Dans une France que l’on devine fort peu éloignée dans le temps, un frère et une sœur, Luc et Cath, sont en rejet total du monde des adultes. Cath étant capable de générer des visions d’un univers autre, plus idyllique et naturel, leur objectif est de s’y enfuir définitivement. En réalité, tous deux sont atteints de diverses formes de folie, et ils vont se lancer dans une équipée sauvage, faite de terreur, de meurtres et de destructions ; un concentré de violence qui est sans doute à l’origine du jeu de mot sur le titre du recueil… A travers la trajectoire de ce couple incestueux, ce sont tous les fondements de notre société capitaliste qui sont dénoncés : la consommation et la publicité qui y encourage ; le conformisme et la normalité castratrices ; la télévision, qui diffuse un programme de télé réalité en continu (particulièrement glauque, d’ailleurs, puisque chaque individu est invité à envoyer les scènes les plus atroces qu’il aura pu filmer à l’émission) ; le système scolaire, qui habitue les jeunes gens à l’obéissance et au respect des autorités ; la valeur travail comme moyen de s’intégrer et les vertus de la concurrence sauvage ; la fascisation du pouvoir policier, sous des oripeaux démocratiques. Même les révolutionnaires n’échappent pas à la critique, tant ils apparaissent coincés eux aussi dans leurs œillères idéologiques, rassurant l’Etat qui dispose ainsi d’une opposition radicale mais bien cernée ; leur victoire finale ne suscite d’ailleurs que pessimisme, au profit de ce que l’on pourrait qualifier d’un anarchisme plus libertaire. Derrière le tragique parcours de ces deux psychopathes, n’est-ce pas justement cette société également violente qui est condamnée ? « Que nous reste-t-il, toubib, pour crier je suis vivant ? Sinon la mort » (p.330). Car après tout, les racines de leur déséquilibre, tout comme l’impossibilité de les soigner, n’ont-ils pas comme terreau ce modèle social humainement déséquilibré ? Un remarquable tableau des maladies mentales dans nos sociétés contemporaines névrosées, et sans doute le sommet de ce recueil.

Enfin, avec Mais si les papillons trichent , on a affaire à un exemple de la production de Pierre Suragne au Fleuve noir. Plus court que les deux précédents, ce roman n’en est pas moins d’une force peu commune. Au XXVIème siècle, le monde est gangrené par diverses formes de déséquilibres psychiques, la proportion d’anormaux atteignant près de 50% de la population. Même les contestataires d’extrême gauche sont considérés comme des psychopathes particulièrement dangereux. Citoyens d’Etats-Unis devenus fascistes, Price et Natcha, vivant en couple -la narration alternant de l’un à l’autre-, en viennent à soupçonner l’autre d’être peu à peu gagné par la folie. Jusqu’au jour où Price se met à basculer dans un autre monde qu’on lui présente comme le vrai, celui de sa guérison. C’est à un étourdissant emboîtement de réalités, digne d’un Dick, que Pelot nous convie, des univers gigognes marqués par le refus de comprendre l’autre, d’accepter l’étranger. Une postface très intéressante de Claude Ecken conclut ce bel ensemble (bien que son parallèle entre Kid Jésus et Ben Laden soit pour le moins outré !), et on regrettera simplement l’absence d’une interview de l’auteur lui-même. Voilà en tout cas un éclatant témoignage de l’habileté littéraire de Pierre Pelot, assurément une des plus brillantes plumes de la SF française des années 70.

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