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1632

De la démocratie en Thuringe au XVIIe siècle

dimanche 19 février 2017, par von Bek

Eric FLINT (1947-)

Etats-Unis, 2000

Reprenant l’idée développée par Michael Stirling dans sa trilogie de Nantucket de déplacer toute une ville dans le temps, Eric Flint imagine la translation, non seulement temporelle mais aussi spatiale, de la petite ville minière de Grantville, Virginie occidentale, de 2000 vers la Thuringe de 1631, soit en pleine guerre de Trente ans, sans doute l’un des conflits européens les plus dévastateurs avant la Première Guerre mondiale, comme l’illustre le sac de Magdebourg (mai 1631), survenu peu avant et dont l’issue a débouché sur le massacre quasi-totale de la population de la ville par les troupes bavaro-impériales. Si l’auteur prend soin d’attribuer l’opération à une civilisation extra-terrestre (les Assitis), ce n’est que pour fournir un cadre à ses lecteurs, car cette histoire d’extra-terrestre disparaît du récit aussi vite qu’elle est apparue donc dès le prologue, son cercle de feu restant la seule perception du phénomène pour les translatés.

Tout le récit porte donc sur la découverte puis l’adaptation d’une communauté américaine à son nouveau contexte. Forts de leurs convictions, technologie et armes à feu, les habitants s’organisent et, se prenant pour les pères fondateurs, refondent les Etats-Unis non sans interaction avec les habitants de l’époque. Révoltés par les déprédations des mercenaires qui hantent la région et soucieux d’assurer leur sécurité, les Grantvillois rétablissent l’ordre à la manière du Far West et ce faisant crée un havre de paix qui draine non seulement les populations alentours mais aussi, dès lors que la rumeur se répand, les réprouvés religieux de l’époque tels que les ménnonites ou les juifs, conséquence de l’affirmation du modèle libéral, au sens politique mais aussi au sens économique du terme, prôné par ces nouveaux Etats-Unis. Cela ne manque pas d’attirer l’attention des pouvoirs politiques de l’époque avec lesquels il est plus ou moins facile de composer comme le roi de Suède Gustave-Adolphe et le duc de Saxe-Weimar à qui appartient une bonne partie de la Thuringe. Ce parti pris pour le camp protestant entraîne une réaction impériale et 1632 se clôt sur l’échec d’une première offensive catholique sur la ville.

A l’instar de ceux d’Island on the Sea of Time, les héros d’Eric Flint sont voulus comme des gens normaux portés par la certitude de la justesse de leurs actions et de leurs convictions, un sentiment très américain. Ils ne s’agit pas de s’adapter au nouveau contexte mais de s’imposer. Bien évidemment, ces gens normaux n’en sont pas qu’il s’agisse des Américains comme de certains des contemporains. Le héros principal, Mike Stearns, tient de Dickens ! Fils d’un mineur qui a tout fait pour que sa progéniture fasse des études, celle-ci a choisi de revenir à la mine suite à l’invalidité puis le décès du père. Il en devient le leader syndical, manière d’expliquer sa popularité mais aussi son aptitude à s’exprimer en public. Il tombe sous le charme d’une belle (et très intelligente) juive sépharade qu’il sauve des mercenaires « catholiques » qui les poursuivaient avec son père. On passe ici à Walter Scott (Ivanhoé) avec moins (et même pas) d’antisémitisme car la Rebecca de Scott ne pouvait espérer convoler avec le chevalier chrétien. Flint n’y pose lui aucun obstacle, le père sépharade est d’ailleurs un modèle d’ouverture d’esprit. Tout comme l’écossais calviniste Alex MacKay à la tête d’une centaine de ses compatriotes cavaliers au service de Gustave Adolphe qui ne se choque pas plus que cela - mais s’émeut beaucoup - des majorettes et de leurs mini-jupes. Tout ce beau monde s’intègre très vite à l’American Way of Life y compris à sa moralité notamment sexuelle en rupture complète avec la leur. Il me semble que Eric Flint s’est facilité le récit en sous-évaluant le choc culturel, mais surtout ces personnages relèvent de la caricature de l’esprit pionnier que rien ne reverse même dans leurs romances avec un fond de préjugés populaires si ce n’est populistes qu’incarne le mépris du personnage de Charles Simpson, chef de grande entreprise.

L’aspect technologique est lui-même largement négligé, les problèmes se réglant avec une déconcertante facilité c’est à dire sans explication approfondie - tout comme la question des munitions laisse perplexe quant à l’abondance des réserves pour une petite ville pourtant de l’Est, qu’aurait eu une ville texane ? des M16 sans doute. C’est une des grande différences avec la trilogie de Stirling qui prend un peu plus soin d’expliquer comment ses naufragés du temps renouent avec la technologie.

Enfin, force est de constater que le roman est des plus manichéens, conséquence directe sans doute de l’adoration du modèle fondateur américain. Forcément, si vous vous y opposez, c’est que vous n’en partagez pas ses valeurs. Or ces valeurs sont logiquement les meilleures. Donc vous êtes maléfiques. Concrètement, il y a deux camps dans la guerre de Trente Ans dépeinte par Eric Flint : les protestants dont vous ne verrez jamais un mercenaire se livrer au pillage et au viol, ce qui reste difficilement crédible en dépit de la réelle discipline régnant dans l’armée suédoise ; et il y a le camp « horrible » catholique, antisémite, guidé par l’inquisition et dont les mercenaires torture, pille et viole à tour de bras dès les premiers chapitres. Tous les catholiques ne sont pas des monstres dans 1632 mais quasiment tous les chefs catholiques en sont, même Tilly, le commandant des forces bavaro-impériales visiblement assez apprécié, à propos duquel est évoqué son incapacité à empêcher le sac de Magdebourg.

Si vous vous arrêtez là, vous pourriez penser que je n’ai pas aimé. C’est en fait tout le contraire. En dépit de ses nombreux défauts, 1632 est un roman particulièrement jouissif pour ceux qui accrocheraient à la SF militaire avec toute une partie consacrée à la seule bataille de Breitenfeld (septembre 1631), injustifiable dans la mesure où les Américains n’ont rien à voir avec, mais qui tend à prouver la passion de l’auteur pour le sujet. En lisant le roman, j’ai aussi eu l’impression de relire un certain passage de la Démocratie en Amérique qui mettait en scène l’autonomie et le patriotisme civique dont font preuve les Américains.

Seulement, attention, 1632 est un piège et le lire c’est mettre le doigt dans un engrenage, car son succès aidant, de nombreux auteurs et fans se sont pris au jeu et ont donné naissance à un fanzine (The Grantville Gazette) et surtout plusieurs recueils et romans écrits parfois à quatre mains et parfois par d’autres que Flint...

Beaucoup de plaisir de lecture en perspective sans aucun doute...

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