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L’île du docteur Moreau

Trois hommes sur une île sans parler des animaux

samedi 3 septembre 2011, par von Bek

Herbert George WELLS (1866-1946)

Grande-Bretagne, 1896, The Island of Docteur Moreau

Le narrateur, Prendick, naufragé errant dans une barque en plein océan Pacifique, est recueilli par un bateau transportant des animaux vers une île perdue. Les mauvaises relations avec le capitaine qu’entretient le docteur Montgomery, subrécargue du navire, provoquent le débarquement forcé du naufragé sur l’île de l’employeur de Montgomery. Et Prendick se retrouve l’invité contraint du peu aimable docteur Moreau, un nom qui évoque dans sa mémoire de vagues souvenirs ; celui-ci vit retiré du monde depuis une décennie pour mener ses travaux de recherche avec pour seule compagnie celle de Montgomery et de nombreux serviteurs aux traits grossiers, aux membres mal proportionnés.

Tenu dans un premier temps dans l’ignorance de la nature des travaux, Prendick ne supporte plus les cris de douleur des animaux et part explorer l’île. Les étranges rencontres qu’il fait, la peur qui le taraude quand une créature le poursuit, le convainquent que Moreau se livre à des expériences sur les humains jusqu’à ce dernier le détrompe en lui expliquant qu’il s’agit d’animaux dont il a reformé la physiologie pour en faire des humains.

Dès lors Prendick est partagé entre la pitié et l’horreur envers ces créatures qui vivent sur la férule de la Loi imposée par Moreau, loi qu’ils répètent comme un mantra et que leur nature animale profonde pousse pour certains à transgresser comme l’homme-léopard. Quand le puma sur lequel travaillait Moreau s’échappe, le savant à sa suite, une série de catastrophes éclate rompant le fragile équilibre instauré par le fouet.

Que L’île du docteur Moreau constitue un classique est indéniable : il peut être lu à travers des prismes différents depuis plus d’un siècle et aurait même intéressé les philosophes des deux siècles précédents et même ceux de l’antiquité grecque puisqu’il mêle hybris et némésis (nul n’échappe à la loi) ! Condamnation de la vivisection et l’expérimentation animale à sa sortie, il est sur ce plan toujours d’actualité mais peut aussi être vu comme traitant de la domination en générale, une métaphore de la supériorité raciale ou surtout une approche du passage de l’Etat de nature à la société. Pourtant il trahit bien des préoccupations ou des certitudes de son époque, depuis les théories biologiques sur l’inné et l’acquis (les animaux régressent après la disparition de leur créateur), jusqu’aux considérations sur la politique, la nécessité d’exercice d’un pouvoir, voire l’apologie de la tempérance si l’on considère le destin de l’alcoolique Montgomery, en passant par la considération misogyne (les femmes animales sont les premières à régresser et se conduisent comme des chiennes en chaleurs, pour tout dire en termes crus, ce que n’a pas fait Wells). Il est même des penseurs plus contemporains qui y ont vu une approche homosexuelle, car après tout trois hommes sur une île... Que personne n’ait pensé à la zoophilie doit résulter des barrières morales et de la bienséance.

Wells ne mène cependant pas d’analyses fouillées ou de réflexions approfondies. Sans doute son but était-il d’abord de prendre position contre la vivisection - une question très débattue à l’époque de la rédaction du livre et un sujet délicat chez les amoureux des bêtes que sont les Anglais - et de mettre du beurre dans les épinards (ce qui est une erreur car il vaut mieux y mettre de la crème avant de jeter les épinards et de n’en garder que la crème). D’ailleurs, sur le plan scientifique, Wells a un train de retard ou n’ose tout simplement pas évoquer les dernières découvertes dans le domaine de la génétique : quand il écrit le livre, l’acide nucléique des cellules est connu et la théorie de l’hérédité chromosomiale a déjà été formulée. Tout porte à croire que ce n’est pas la science qui intéressait Wells mais ses méthodes. Il campe cependant en Moreau un modèle de savant fou, c’est-à-dire un savant dépassé par ses visions, au même titre que les docteurs Frankenstein ou Jekyll, étrange pour un auteur persuadé que les scientifiques devaient diriger les sociétés !

Malheureusement, L’île du docteur Moreau est un livre que certains trouveront ennuyeux à lire en dépit des évènements tragiques qu’il recèle. Le style wellsien est assez pénible ou plutôt manque de souffle, partagé qu’il est entre aventure et analyse, une caractéristique dont souffrait La machine à explorer le temps. Le manque d’approfondissement de la réflexion, la naïveté scientifique de son propos (les actes de Moreau relève des chirurgies réparatrice ou esthétique et même de la boucherie), l’incongruité des espèces animales traitées (on ne comprend pas bien comment il a fait venir des taureaux sur l’île...) et des combinaisons réalisées, pourront en gêner plus d’un. Dont moi.

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